BIOGRAPHIE RAPHAEL ALOISIUS RAFIRINGA

Nampiditra : harilova
Daty : 09/06/2009

LE LEADER S'EXPRIME TOUJOURS PAR LE « NOUS»

 

Je ne connais pas l'Afrique; mais elle me fait chaud au coeur. Je sens sur ma peau son soleil ardent, ses prairies immenses et ses forêts profondes. Le tam-tam de ses gens qui convoquent la population parvient jusqu'à moi. Je sens le climat de fête, chargé de danses et de rythmes, l'âme sensible, hospitalière et religieuse de ses habitants Je vois leurs visages d'une douce noirceur, les yeux limpides et éveillés de leurs enfants; le coloris de leurs vêtements et la grande vitesse de leurs athlètes... mais je devine aussi leur douleur infinie dans la pauvreté et les servitudes...

 

Je suis à Madagascar, pays de terre rouge. Je cherche un homme, avec un tempérament de leader, qu'il a dans l'âme. Le teint de son visage est basané. Et son regard se perd dans l'infini. Il porte une barbe, une soutane noire et un rabat blanc, blanc comme la transparence et la pureté de sa vie. Il s'appelle Raphaël, plus exactement Raphaël-Louis Rafiringa. Il se distingue par une identité propre: Frère des Écoles Chrétiennes. Il est Malgache et éducateur né. Raphaël est un chrétien engagé; c'est un croyant en Jésus-Christ de Nazareth et en son évangile. Il est comme une semence, comme un ferment sur sa terre, cette Île malgache, marqué par un christianisme profond. Nous sommes à Antananarivo, avec un leader face au vent, qui affronte la tourmente, un leader qui a appris à dire « nous »; dans sa langue, le «je» n'existe pas. Il ne s'intéresse pas à lui-même mais seulement à ses concitoyens. Raphaël reflète dans la lumière de ses yeux les douleurs et les joies de son peuple. Madagascar l'enflamme et l'Esprit de Jésus le brûle comme un Vent vigoureux. qui souffle dans sa vie. Le monde des enfants et des jeunes l'enthousiasme, car ceux-ci ont besoin du vent nouveau d'une éducation chrétienne. Et Raphaël le sait et il relève le défi. Son heure est arrivée.

 

Je veux m'approcher de ce leader à travers les données qui me sont parvenues. Bernard me demande d'en faire une nouvelle lecture, une lecture enlevée, vivante et dynamique. C'est à cela que je vise. Puisse le vent des prairies et des forêts souffler sur moi. Je veux donner des ailes à Raphaël, car les leaders volent et dans leur vol ils en entraînent des milliers d'autres.

 

1.- UN NOBLE CAPITAINE DES FORGERONS

 

Le Capitaine Rainiantoandro : Capitaine des forgerons, de ces hommes qui ligotent avec des chaînes et des anneaux les gens de leur pays. Cet homme nous intéresse. Et nous allons le suivre à partir de cette date, le matin du sept août 1891. Le jour précédent, la Reine Ranavalona, despote cruelle et sanguinaire dans ses craintes et son insécurité, mourait à l'âge de 74 ans.

 

La ville de Tananarive  se réveilla dans l'angoisse. La tribu des Hova, et tout spécialement la caste des Andriana ou nobles, se posait la question: Qui va maintenant occuper le trône tâché de sang que vient de laisser une femme sans entrailles? On ne voyait aucune réponse claire. Durant ses 33 ans de règne sur une population réduite à l'esclavage, elle extermina 200 000 personnes: les unes pendues, les autres empoisonnées, poignardées, égorgées... Et ainsi de suite, en somme un habitant sur quinze. La terreur allait-elle prendre fin?

 

Le noble Capitaine peut se rappeler que du 26 avril au 6 mai 1857, jusqu'à 1237 personnes avaient été condamnées à l'esclavage. Le Capitaine était responsable de l'exécution sans pitié des ordres de la cruelle Reine. Avec un bataillon de soldats, les célèbres forgerons, il était chargé de réaliser l'esclavage des gens en enserrant autour de leur cou, de leurs mains et de leurs pieds des chaînes de fer. Où était donc la liberté? Où était le droit de jouir du magnifique don de Dieu, celui d'«être libre »? La grande place de Tananarive était la scène de ce spectacle sauvage. Ceux qui alors étaient simplement spectateurs pouvaient un jour se trouver parmi les enchaînés. La loi du silence, de la peur, courait dans ses veines. La nouvelle question que le noble Capitaine Rainiantoandro se posait était: «Qui sera le successeur de cette tyrannie? Ce Capitaine nous intéresse vraiment: c'est le père de notre Frère Raphaël, le leader dans la tourmente.      .

 

Nous sommes à Madagascar, dans la grande Île africaine, la troisième dans le monde par son étendue. Nous sommes sur la terre pacifique, sereine, fraternelle et accueillante de ce monde dénommé malgache. En effet, Raphaël est un malgache et ce leader aime sa terre et veut qu'elle prenne son essor. Nous sommes près de ce noble Capitaine qui, avec son chapeau de paille de riz, la tunique au vent et dans la chaleur, avance d'un pas ferme et martial en direction du palais royal.

 

Le Capitaine était respecté comme un officier supérieur. Ses fonctions qui l'amenaient à enchaîner des personnes étaient-elles nobles? Sa tribu, son sang l'étaient en effet; par contre, l'exécution des ordres qui frappaient les hommes était quelque chose d'infâme. Peut-être, pouvait-il également priver ses concitoyens, les malgaches, de leur liberté avec des carcans de fer? Sur le noble Capitaine le vent de liberté de l'Esprit n'avait pas encore soufflé.

 

Soudain, une voix résonna à travers tout le pays à la vitesse d'une gazelle: Rakoto, l'ami des missionnaires catholiques, était le nouveau roi. Il allait occuper le trône sous le nom de Radama II. Le nouveau Capitaine allait-il l'accepter? Face au nouveau roi, le Capitaine se sentit tout autre. Comme membre des Hova, il devait participer au « velirano », cérémonie où l'on prêtait serment de fidélité au nouveau roi. Il se dirigea vers la rue principale. En chemin, il tomba par hasard sur un zébu qui avait six lances plantées dans le corps. La tête et la queue de l'animal étaient tranchées et chacune de ces parties était disposée à la place de l'autre. Tout un symbole. C'était le rejet de la défunte reine: la queue mise maintenant à la place principale : le revers des choses. Où cela allait-il conduire?

 

Le Capitaine empoigna sa petite lance, puis il se dirigea vers une pirogue qui l'attendait. Il but un verre d'eau qui contenait une balle de fusil, de la poudre et du sel. C'était un autre symbole: les traîtres seraient exterminés avec la balle, réduits en fumée avec la poudre et dissous dans l'eau comme le sel. Le nouveau roi n'inspirait pas confiance au Capitaine; on lui reprochait d'être un grand admirateur de tout ce qui était européen, de renier la religion de ses ancêtres et de s'être affilié à la «secte» catholique. Pouvait-on déjà lire l'avenir?

 

Le 23 septembre 1862, après être arrivé au pouvoir et contrairement aux coutumes de sa race, Radama se fait introniser, habillé de vêtements noirs, à la fin d'une cérémonie religieuse qu'on appelait « messe ». Malgré sa qualité de noble, le Capitaine des forgerons resta à l'écart de la religion du Souverain. Il était fidèle au culte des «sampys », talismans sculptés dans des os de zébu, dans le climat de son foyer. Il restait fidèle à ses racines. Il rendait fréquemment visite à la pierre sacrée de la forêt et il faisait alors au «Grand Tout» l'immolation d'un coq, d'un agneau, dont il fixait respectueusement les pattes et la tête en forme de faisceau.

 

Le Capitaine passait une grande partie de son temps à cultiver sa parcelle de terre ou à s'y promener de long en large, comme le faisaient les oisifs dans le pays, car le nouveau roi ne réclamait que rarement ses services. Il ne se préoccupait guère des enfants que Rahaga, son épouse lui avait donnés, pas davantage de son fils aîné, Rafiringa, enfant intelligent. Ils se trouvaient cependant tous ensemble à table pendant les repas. Puis le jeune garçon s'amusait à l'air libre avec ses camarades; il se développait en toute liberté comme le faisaient dans les forêts malgaches les plantes, les arbres et une infinité de petits animaux sauvages. Personne ne l'attachait; il était comme le vent: les chaînes de fer ne convenaient pas à la noblesse de sa peau. Jeunes garçons et filles se divertissaient avec des milliers de jeux et assister à des combats de coqs, cruels jusqu'au sang, les enchantait vraiment. Serait-ce un symbole de la lutte entre les siens? Bien que de race noble, ce grand garçon svelte et souple comme une gazelle se passait de toute tenue de haut rang. Tout son vêtement se ramenait à une pièce d'étoffe passée entre les jambes et assujettie à la ceinture. Pas de chaussures ni de chapeau, bien que le soleil implacable lui brûlât la peau. Vers le soir, après le coucher du soleil, les enfants allaient se coucher sans aucune démonstration particulière de tendresse de la part des parents. La vie se chargeait de les endurcir. Grandissaient-ils un peu tout seul? Devaient-ils se débrouiller par eux-mêmes? Est-ce dans cette sorte de climat que l'âme de Raphaël, ce jeune leader noble, allait se forger?

 

Le Capitaine ne se tracassait pas non plus de l'éducation et de l'instruction de son fils. C'était l'habitude des familles dans l'Île: des familles Hova. Les maîtres de la jeunesse étaient les sorciers. Le savoir, les idées des enfants se développaient en contact avec ce monde mystérieux et dépersonnalisé. Le mensonge en était le message. Ils parlaient des esprits: le bon s'appelait Zanahary et le mauvais était connu comme Angatra. Sous l'influence des sorciers, les jeunes suspendaient ou accrochaient les amulettes ou «odys ». Telle était la Consigne: « Si vous voulez défendre votre maison contre les voleurs, mettez le « tabou» sur la porte, une pousse de bambou portant en la partie supérieure une toute petite boîte de paille de riz ou d'herbe: c'est un remède assuré. Protégez-vous contre les maléfices de ceux qui vous veulent du mal. Vous les rencontrerez sur la pelouse; ils portent avec eux toutes les maladies et tous les malheurs. Faites bien attention, parce que le sorciers nocturne peut vous apporter des maux; accrochez-vous au sorcier divin qui est celui qui peut vous défendre contre le mal ». C'était le climat dans lequel le petit Raphaël allait grandir. C'était l'atmosphère que respirait le Capitaine des forgerons. Le noble Capitaine ne pourrait-il pas enchaîner avec ses carcans de fer ces esprits du mal répandus dans les airs?

 

Mais le point fort des croyances du monde Hova se focalisait sur le culte des ancêtres. Telle était la mentalité inculquée par les sorciers: « Vos ancêtres ont une autorité supérieure à celle de tout autre être. Elle est plus forte et inclusive que celle des esprits ou du Souverain lui-même. Même après leur mort, vos ancêtres dirigent le destin de votre famille. Le bonheur ou le malheur, la prospérité ou la ruine de chaque maison viennent de l'influence occulte de ces êtres qui sont déjà morts. Leur influence accompagne toute votre existence. Souvenez-vous fréquemment d'eux et obéissaient à leurs ordres; eux, ils vous parlent dans l'intimité de vos consciences et dans le rêve. Il n'y a pas de serment plus sacré que celui qu'on fait par le souvenir des ancêtres. »

 

De tous les enfants du Capitaine des forgerons, Raphaël, né le 1er  mai 1856 à Tananarive, était celui qui écoutait avec beaucoup plus d'empressement ces diverses croyances. Son esprit infantile se laissait emporter par elles et il en parlait à ses frères. Il était vraiment le fils de sa race, de sa culture. Il ne connaissait pas encore d'autre chemin, la Voie de la Vérité qui rend libre. Ces croyances de l'adolescent svelte et agile auraient-elles autant de force pour réduire en esclavage que les chaînes que son père, Rainiantoandro, Capitaine de la race Hova, fixait autour du cou, des pieds, des mains et de la ceinture des esclaves? Raphaël, le leader au regard plongé vers l'infini, sentait sans doute dans son coeur que l'homme a des ailes pour voler et que personne n' a le droit de lui arracher les plumes ou de les tailler. Maintenant, le leader grandissait, le visage dans le vent, un vent contraire et impétueux.

 

 

 

 

2.- A 13 ANS, IL INAUGURE UNE VIE NOUVELLE.

 

Un jour, quand il n'avait encore que onze ans et qu'il jouait devant sa maison, Rafiringa aperçut, pas très loin de lui, trois étrangers. De plus, ils paraissaient bizarres. Ils portaient chacun un vêtement noir et un grand col blanc avec un chapeau, noir également, et d'une forme spéciale qui leur couvrait la tête. De plus, ce vêtement flottait dans le vent, comme une cape qui leur donnait une certaine élégance. Qui donc étaient ces hommes? Étaient-ils de nouveaux sorciers? Il y avait en eux quelque chose d'étrange, quelque chose qui touche Rafiringa sans qu'il sache pourquoi.

 

En outre, les trois inconnus marchaient en silence. Ils tenaient les yeux baissés et, dans leurs mains, on voyait un rosaire qu'ils récitaient. Ce qui attira l'attention de Rafiringa c'était leur façon de remuer les lèvres sans se parler: quelle somme de joie et de paix se manifestait sur leurs visages! Quelle différence entre eux et les sorciers de son pays. A ce moment-là il se souvint d'un autre homme vêtu aussi de noir qui amenait souvent dans sa chaumière des enfants, des hommes et des femmes visiblement pauvres, des esclaves. D'ou venaient les hommes étrangement vêtus? Que venaient-ils faire dans sa ville de Tananarive? De plus, ils avaient choisi la cité des Hova à laquelle il appartenait par sa race. Le noble Capitaine des forgerons ne les rencontrerait-il pas un jour par hasard? Pour le garçon de dix ans, ouvert et intelligent, à l'âme sensible d'un futur leader, cette question hantait son esprit. Quand en aurait-il la réponse? Bientôt la curiosité de Rafiringa fut satisfaite. Le plus âgé des trois hommes vêtus de noir s'appelait Frère Gonzalvien, leader né, éducateur extraordinaire, excellent religieux et grand organisateur. Il venait de très loin, de France. Il voulait ouvrir une école à Tananarive. Il avait été appelé par Dieu pour collaborer avec les Pères Jésuites, dans une oeuvre d'un genre nouveau, pour aider le monde des enfants et des jeunes. Il s'était préparé à cette mission avec les deux autres compagnons, entre 1863 et 1869. Ces derniers étaient les Frères Ladolien et Yon. Ils s'étaient initiés à la langue malgache et aux coutumes des gens de ce pays dans l'école de Notre-Dame de la Ressource, fondée par la Compagnie de Jésus dans l'Île Bourbon, au profit des jeunes Malgaches.

 

Pour eux, il était très clair qu'ils ne venaient pas en terre malgache pour commander ni pour enchaîner les pieds de ceux qui n'adopteraient pas leur propre style de vie. Ils venaient avec l'âme grande ouverte aux coutumes, aux traditions, à la manière de penser, de réfléchir et d'être de ces citoyens. Ils avaient renoncé à tout pour se donner à tous. La seule richesse qu'ils avaient, ils la portaient dans leur coeur: l'Évangile de Jésus. Tel serait le nouvel itinéraire que Rafiringa allait bientôt découvrir. Ces hommes nouveaux ne voulaient pas s'occuper d'un grand nombre au début. Ils cherchaient d'abord un groupe d'enfants et de jeunes gens ouverts à la Bonne Nouvelle de l'Évangile, qui soient dans leur milieu comme un ferment qui transforme leur manière d'être et de vivre. Leur projet aboutirait-il? Seraient-ils eux-mêmes capables d'offrir aux jeunes une Vérité qui les rende libres? L'heure de l'action et de la grâce était arrivée.

 

Lorsque les trois Frères des Écoles Chrétiennes finirent par dominer la langue malgache, ils finirent par connaître la manière d'être de ce noble peuple. Ils quittèrent l'école de la « Ressource », et le 24 novembre ils s'installèrent au sommet de la colline qui couronne la ville de Tananarive. Ils étaient dans la ville des mille chefs; mille chefs, mais non mille leaders. Le chef commande, impose, contrôle et au besoin réduit en esclavage. Le leader suggère, motive, entraîne, encourage et se fait des disciples parfaitement libres. Le chef contrôle, encercle et proclame loi ce qui l'intéresse personnellement. Le leader crée des espaces de liberté, d'amitié de proximité et de bonheur. Trois hommes, des leaders de l'Ecole Chrétienne, s'engageaient dans la transformation du monde des enfants et des jeunes. Un jour, le garçon à l'âme limpide et ouverte à ce qui est grand gravirait la colline, lui le fils de Rainiantoandro Allait-il rester avec eux?

 

Par une belle journée, le noble Capitaine s'était rendu sur le flanc de la montagne pour cultiver son riz. Sans savoir pourquoi, Raphaël s'éloigna du Capitaine et se mêla au groupe de garçons jusqu'à la modeste demeure du «sorcier blanc ». Il n'en croyait pas ses yeux.. Un monde nouveau s'ouvrait devant lui. Sur une carte murale il vit la scène de Marie et Joseph près d'un tout petit enfant dans une crèche. Quelle merveilleuse tendresse des parents envers leur enfant! Sur un autre tableau, un « esclave» non enchaîné mais dépouillé de ses vêtements et couvert de sang, était suspendu à une poutre de bois; cependant son visage laissait paraître une grande sérénité et tendresse. Qui était-il? Pour quel motif l'avait-on cloué sur cette croix? N'avait-il pas le droit d'être libre? Dans ce local, un homme svelte et sympathique conversait avec un groupe d'enfants sur toutes ces choses qui étaient nouvelles pour Rafiringa. Celui-ci alors se mit à écouter dans sa langue malgache ce que disait cet étranger, au sujet de ce qui était arrivé il y avait presque deux mille ans, loin de son pays. L'enfant sentit que son âme avait été touchée par un Vent nouveau, un Vent qui le faisait respirer en profondeur et dans une suave paix Pourquoi était-il arrivé jusqu'ici?

 

Quand il revint chez lui, Rafiringa, Intelligent et perspicace, se rendit compte de deux styles de vie bien différents: celui de crainte et de terreur du sorcier de sa terre, qui fait peur et opprime et réduit à l'esclavage, puis celui de l'homme blanc qui, tout en parlant, regardait calmement dans les yeux et communiquait force et paix. Au fond de son coeur limpide, l'adolescent venait de prendre une décision: retourner à l'humble demeure de l'homme blanc. Sans que son père le Capitaine le sache, le jour suivant, Rafiringa suivit les garçons jusqu'à l'école catholique, située non très loin de sa maison. Dans la salle de l'école, on respirait le même climat que l'autre jour. Il se sentait heureux et il remarqua que dans son coeur surgissait comme un nouveau réveil qui faisait éclater une lumière resplendissante. Il réfléchit qu'en quelque sorte il se jouait de son père. Or, il voulait revenir à l'école et au catéchisme. La meilleure façon d'agir, se dit-il, était de demander la permission au noble Capitaine des Hova. C'est qu'il fit et qui lui réussit. Un jeune garçon à l'âme de leader aime profondément ce qui est transparent et ne supporte pas le jeu trouble. Maintenant il se sentait libre comme une gazelle de ses prairies, comme le vent de ses landes, pour aller à la poursuite de quelque chose de nouveau. Rafiringa était né pour quelque chose de grand, d'unique, de différent.

 

Ce jeune homme, né dans un milieu plein de superstitions, d'idoles et de faux dieux, soumis au pouvoir de ses ancêtres et, surtout, à l'autorité de la loi implacable des sorciers comme ses parents, sentit un beau jour qu'il était né pour une vie nouvelle: la Vie de cet homme cloué sur le bois, mais qui était ressuscité. Pendant trois ans, la grâce de Dieu comme une pluie tomba sur cette terre vierge et fertile. Puis elle y fleurit et fructifia. Rafiringa disait oui à Jésus et à son Évangile et il acceptait le baptême comme « Vie nouvelle en Jésus de Nazareth. Il se sentit aimé de Dieu en tant que Père; il se sentit sauvé par Jésus, son frère aîné; il se sentit aimé par l'Esprit Saint qui le remplit de vie, Il appartenait maintenant à une famille immense: l'Eglise de Jésus. Et quand il regardait le ciel, sa foi allait au-delà de l'azur éthéré et apercevait déjà ce qui serait un jour sa Terre Promise. Il avait alors treize ans. Il abordait vraiment l'adolescence et une Vie nouvelle. Son nom à partir de maintenant sera Raphaël, « médecin de Dieu ». Ainsi il se sentit guéri. Une tâche immense l'attendait: apporter le salut aux gens de son cher pays malgache.

 

A partir du moment où Raphaël commença cette Vie nouvelle, il éprouva un amour spécial pour le chemin de croix de Jésus. Les personnes de son village le voyaient, presque chaque jour, parcourir le même chemin. Le leader se formait sans cesse à la suite du LEADER de Nazareth. Son amour pour la Vierge, Mère de Jésus, inonda son âme. Le Frère Gonzalvien était fort étonné du changement qui s'opérait en Raphaël. Ce Frère était Directeur de l'Ecole et inspecteur des écoles catholiques, dans le cadre de la mission de Tananarive. Il se demandait quelle sorte de lumière irradiait cet adolescent aux pieds nus et alertes de la famille aristocratique de la ville du Capitaine des forgerons... Au début de cette nouvelle année scolaire, Raphaël serait un élève du Frère Ladolien. Quelle sorte de mission l'attendait-elle? Ne serait-ce pas, comme pour l'archange Raphaël, celle d'être le guide de la jeunesse malgache?

 

3.- A SES 17 ANS, RAPHAËL PREND LA RELÈVE.

 

L'Ecole des Frères, confiée à la protection de notre Dame du Sacré-Coeur, ne se remarquait pas par une élégance externe. Les Frères voulurent commencer « à partir de l'intérieur ». Au rez-de-chaussée, il y avait trois classes, protégées des ardeurs du soleil africain par des sortes de rideaux en paille de riz. L'ensemble comprenait, en outre, les dortoirs, la salle des enseignants et la chapelle. Tout, à part la chapelle, était d'une très grande simplicité. La pauvreté nivelait l'ensemble. Tel était le nouvel espace de Raphaël, qui portait dans son coeur de nouveau baptisé Jésus, avec qui il avait conclu une alliance de toute une vie. Raphaël savait vraiment ce à quoi il s'engageait.

 

Raphaël débutait l'année avec son nouveau maître, le Frère Ladolien, homme accompli, à l'attitude noble, profondément religieux et croyant, avec son propre style de vie. C'était un homme déterminé et en même temps plein de bonté. Bientôt Raphaël se sentit touché par son maître qu'il estimait beaucoup car il savait qu'il était coauteur avec le Frère Directeur de divers ouvrages en malgache, et il collaborait aussi avec le Frère Yon à des tableaux de lecture, à des syllabaires, à une vie de Jésus, à des cours d'Histoire Sainte, à un livre de géographie et un autre d'arithmétique... C'était tout un monde de culture qui allait bientôt passionner Raphaël et le changer en un homme distingué pour son savoir.

 

Ce Frère Ladolien donnait aussi des cours de projections, de perspectives, de dessin, de modelage, d'architecture, de musique, etc... Raphaël ouvrait les yeux avec une faim de savoir comme son maÎtre. En ce monde de surpassement, il trouvait une voie. Mais il n'oubliait pas son engagement de chrétien Très rapidement il s'inscrivit dans la Congrégation collégiale de l'Immaculée, dévotion alors très traditionnelle dans les collèges des Frères. Le Frère responsable de sa classe accompagnait lui-même ses élèves dans ces réunions mariales. Raphaël dont l'âme baignait dans la foi sentit alors l'ardeur qui le portait à transmettre le christianisme qu'il vivait. De plus, le Frère Ladolien dominait parfaitement la langue malgache avec un ton spécial qui rendait sa classe très vivante. Raphaël était vraiment fasciné. Son âme de leader trouvait des ailes pour s'envoler au-delà des cimes. A quelle hauteur arriverait-il un jour?

Dans le concept de cette époque-là, le Frère parlait à ses élèves du but de la vie. Il mettait l'accent sur la rencontre face à face de l'homme avec Dieu, dans la mort, et aussi sur la vie dans l'au-delà, avec la récompense ou le châtiment. Il leur parlait du ciel, de l'éternité avec force et conviction. Et ainsi Raphaël prenait conscience du bien et du mal, mais surtout de l'amour miséricordieux de Dieu. Entre autres choses, Raphaël apprit que l'amour envers la très sainte Vierge était le chemin le plus sur pour arriver au salut, dévotion qu'il garda pendant toute sa vie. Tout en vivant sur terre, notre adolescent plongeait couramment son esprit dans le domaine de la Vie éternelle. Le soir, quand il allait se coucher, Raphaël ouvrait son âme à Dieu et priait: «Mon Dieu, je sais que tu es bon, mais je sais aussi qu'il existe un enfer ou je ne veux pas aller. Je dis non au péché. 0 mon Dieu, dans ton amour j'espère le salut. 0 Marie, mère de Jésus, aide-moi à marcher sur le chemin de l'Évangile. Je mets ma confiance en toi.»

La vie de Raphaël se déroulait dans le cadre de l'Ecole Chrétienne. Les trois Frères étaient pour le jeune adolescent comme un point de référence, des témoins vivants de Jésus ressuscité. Raphaël laissait derrière lui les peurs du monde des sorciers. A travers son esprit ouvert et limpide volaient, pour ainsi dire, des milliers de mouettes en quête de liberté. C'étaient ses camarades de Tananarive qui avaient besoin, comme lui, de s'envoler vers les hauteurs, de s'évader ensemble pour se sentir libres. Le leader se développait dans son être tout entier et enfonçait des racines profondes. Un jour, pas très loin encore, la foi de ce jeune malgache serait mise à l'épreuve. Cet élève pionnier serait un jour un Frère pionnier.

Peu après la mort de la cruelle Ranavalona, les événements politiques s'étaient apaisés. Tout semblait aller pour le mieux. Raphaël allait se sentir très engagé dans la vie de ses concitoyens. Son âme de leader était attentive à l'histoire, à leur histoire.

A cette époque-là, les protestants étaient les ennemis déclarés de l'Eglise catholique à Tananarive C'est dans ce contexte que le 12 mai 1863 une bande d'assassins, payés pour cela, étranglèrent le roi catholique Radama II. Une reine, du nom de Rosoherina, lui succéda pour peu de temps car elle mourut le 1er avril 1868. C'est alors que la cousine de cette dernière, Ranavalona Il, monta sur le trône. Les méthodistes et quelques autres se réjouirent de cet événement, et la nouvelle reine proclama la religion des Anglais comme religion de la grande Île africaine. Dans le décret royal on découvre des menaces contre les missionnaires, les Frères des Écoles Chrétiennes et les catholiques. Raphaël pensa qu'à l'avenir tout pouvait arriver. Qu'adviendrait-il des Frères et de leur oeuvre éducative si magnifique? Qu'allait-il lui arriver, à lui, si enraciné dans la terre de son pays, de sa race noble, lui qui était maintenant un chrétien profondément convaincu? Cette Croix qu'il avait vue, petit enfant, un jour au catéchisme, pouvait-elle maintenant le toucher? Il savait que le Leader Jésus n'abandonna jamais son projet; il savait qu'un leader meurt pour la cause qu'il défend. Or, Raphaël avait consacré sa vie de jeune homme à la CAUSE DE JÉSUS.

 

Cependant, il apparut que la reine était ouverte aux catholiques et disposée à les aider. Quelques semaines seulement après son intronisation, le 8 août 1868, vingt-deux coups de canon annonçaient la signature d'un traité entre la France et Ranavalona II. Le document de 24 articles, rédigé dans une calligraphie soignée et parfaite, attira l'attention. C'était l'oeuvre de Rabibi, élève du Frère Gonzalvien. Il s'y entremêlait divers types de lettres, soit l'écriture ronde, soit la gothique, ou la bâtarde...

 

Le document fit sensation à la cour de la ville de Tananarive. La reine, enthousiasmée, ajouta au nom du calligraphe le titre honorifique de « soa », qui veut dire « excellent ». L'Ecole de La Salle était entrée au palais royal d'une manière toute simple mais nette. Monsieur Garnier, ambassadeur de France, remit à Rabibisoa une bourse avec vingt piastres. La reine, ne voulant pas rester en arrière, en ajouta quatre­ vingts et lui garantit une rente mensuelle de 12 mesures de riz, prises dans le magasin royal. Le premier ministre lui fit cadeau de deux esclaves et le proclama «premier élève de la Patrie malgache ». Rabibisoa était le meilleur calligraphe du royaume. On le fit figurer dans l'ordre du jour, ce qui remplit les Frères de joie et de fierté.

 

Raphaël se réjouit aussi et il attendait son moment. Les Frères se sentirent davantage estimés. La reine et le premier ministre exprimèrent au Frère Gonzalvien leur désir de transformer les trois classes en Ecole Normale. Ils voulaient ainsi s'assurer des maîtres de qualité pour toute l'Île. Peu après, on demanda au Frère Directeur l'entrée du latin dans l'Ecole Normale. Et en ce temps-là, comment était la calligraphie de Raphaël? Le jeune et noble Hova visait toujours très haut. Son Île, cette Île magnifique de Madagascar, avait besoin de maîtres bien préparés; elle avait besoin de leaders. Oui, c'était l'heure de commencer quelque chose de nouveau.   .

 

Mais, d'autre part, les protestants firent courir le bruit que les catholiques n'étaient pas bien vus par la reine. Toutefois, celle-ci fut couronnée le 3 septembre. Ranavalona Il était assise sous un superbe baldaquin mais, détail curieux et contrairement à la coutume, on n'avait placé aucune idole près d'elle. Et dans ses discours, la reine, tout comme le premier ministre, affirma: « La prière est un don de Dieu; personne ne peut exercer en rien la moindre pression sur les autres; on doit laisser chaque Malgache prier selon l'inspiration de sa foi et de son coeur.» La cérémonie était imposante, et les salves de canon donnèrent du relief à l'événement. Le jeune Raphaël ne perdait aucun détail. Il ressentit une grande joie quand il vit les Frères Gonzalvien, Ladolien et Yon placés sur l'estrade royale, comme aussi d'autres religieux et religieuses. On aurait dit que la nouvelle reine scellait son amitié avec les Frères. Un détail qui ne fut pas agréable aux yeux d'un grand nombre et spécialement de Raphaël: la reine mit la main sur une Bible protestante. Les Frères n'en tinrent pas compte; il valait bien mieux chercher un chemin d'unité. Après un an de règne, Ranavalona Il décréta l'abolition de l'idolâtrie et elle fit même brûler publiquement une idole érigée par Ranavalona 1. Elle accorda un mois de trêve pour qu'on fasse brûler tous les sapins qu'on vénérait dans les foyers. Raphaël aimait ses racines; mais se réjouissait de voir que le christianisme faisant son entrée avec plus de force dans son Île bien aimée. Un jour, pas très loin, il conduirait, en tant que leader ce peuple de croyants.

 

Mais non; il n'était pas très sûr que les pratiques religieuses ancestrales puissent être supprimées par décret royal. Chez lui, à la maison, Raphaël était témoin de la manière dont son père, Capitaine des forgerons, gardait avec soin ses idoles et continuait à les vénérer. Les protestants eurent une grande influence sur le décret; le catholicisme en profita. Et dans cette complexité politico-religieuse, nous arrivons au mois de février 1873. Le premier ministre, toujours du côté de la reine, fit une visite d'amitié auprès du Consul de France en compagnie de nombreuses personnalités officielles. Ayant été informés de cet événement, les Frères, qui occupaient le bâtiment voisin, disposèrent leurs élèves en rangs réguliers sur le devant de l'école. Parmi eux se trouvait Raphaël. Le premier ministre passa en revue les élèves alignés, qui firent retentir le salut honorifique: « Longues années de vie à notre ministre!» Celui-ci répondit aimablement et se dirigea vers les Frères: après les avoir salués, il s'intéressa au fonctionnement de l'école. Radolifera, fils du ministre faisait ses études en France, dans le célèbre Collège de Passy à Paris. Dans ses lettres à son père, il vantait le travail éducatif des Frères. Ce courant de sympathie était vraiment bienfaisant.

 

Peu à peu, un chemin d'avenir s'ouvrait devant eux. Le Père Cazet demanda l'autorisation de construire un digne édifice dans la capitale de Tananarive sur l'emplacement de la chaumière délabrée qui servait d'église. Le premier ministre, malgré ses tendances protestantes par intérêt politique, accorda le permis, à la grande surprise et immense satisfaction du P. Cazet. Sans perdre du temps, il chargea le Frère Gonzalvien, homme cultivé et habile, de tracer les plans de la nouvelle cathédrale.

 

Raphaël arrivait à ses 17 ans. Sa capacité intellectuelle cultivée et brillante lui permettait d'admirer avec justesse la sveltesse et l'harmonie du style gothique qui caractériserait la Maison de Dieu. Raphaël admirait la maestria de son Frère Directeur, homme de savoir universel. La nouvelle cathédrale ne serait-elle pas le symbole de cette autre communauté nouvelle de catholiques dont elle serait l'âme, le leader indiscutable?

 

Pour Raphaël, la date du 8 mai 1873 devint inoubliable. C'était le jour de la pose de la première pierre de la cathédrale rêvée. Le Préfet Apostolique présida la cérémonie à laquelle assistèrent de nombreux missionnaires et chrétiens. Présents également, quatre représentants officiels dépêchés par la reine, sans compter un grand nombre d'autres invités. Tananarive éprouvait une légitime fierté. Fière de sa cathédrale qui allait mesurer 37 mètres de long, 18 de large et 21 de hauteur. Le rythme de la construction fut rapide. En ce temps-là, les pierres taillées devaient être apportées de loin à dos d'hommes par les Malgaches eux-mêmes. On ne connaissait pas encore à Tananarive l'animal comme auxiliaire du travail. Mais, pour le bonheur de tous en cette circonstance, la pluie se fit rare.

 

Par contre, les protestants se sentirent offusqués, car leurs 15 temples n'atteignaient pas la splendeur de la nouvelle Maison de Dieu. Leur furie augmenta lorsque l'oeuvre magnifique conçue par le Frère Gonzalvien fut complétée sur le devant par deux tours de 30 mètres et ornée d'une façade couronnée par l'image de l'Immaculée Conception. Ils décidèrent de se venger. Mais en même temps les Frères se sentaient de plus en plus sûrs de l'amitié de la nouvelle reine, tandis que Raphaël se souvenait de cette vieille petite chaumière d'autrefois où il s'était engagé dans le chemin nommé Jésus. Il éprouvait de la fierté dans sa foi en contemplant l'image de la Vierge sur le frontispice de l'église gothique.

 

Avec le jeune Raphaël nous grimpons jusqu'à la balustrade supérieure de l'une des deux tours et, à partir de ce belvédère, nous contemplons sa ville natale construite au sommet et sur les flancs d'une montagne granitique, à 1600 mètres de haut. Raphaël avec ses yeux de lynx découvrait un paysage grandiose et bien particulier: tout un monde étrange, une infinité de maisons de bois et de cabanes indigènes qui s'agrippaient les unes au-dessus des autres. Quand les gens de son pays pourraient-ils à leur tour avoir une demeure digne? Ses yeux découvrirent les temples méthodistes aux flèches tronquées et divers palais, spécialement ceux de la reine et du premier ministre, qui dominaient cette antique capitale des Hova, ceux de sa race, de sa lignée héréditaire. Son regard se porta encore sur les vastes environs autour de la montagne. A l'ouest, la plaine ou la rivière Ikopa dessinait ses méandres et canaux sans fin, communiquant la vie à l'immense exploitation de riz d'un seul propriétaire, répartie en terrasses aux bords fantastiques. Au sud, son regard plongeait dans le massif montagneux aux formes capricieuses. Enfin, Raphaël parcourut à nouveau d'un bout à l'autre l'horizon cerné par des montagnes aux teintes blafardes. Telle était sa capitale de Tananarive, vue d'en haut. Tous les autres jours, il se trouvait dans ses rues, dans sa pauvreté, au milieu de ses nobles habitants. N'était-ce pas le propre d'un leader de grimper pour rêver puis de descendre pour faire se lever les gens?

 

La construction de la cathédrale, scénario de la vie du futur Frère Raphaël en des moments clefs, fut entreprise sous la direction de M. Laborde, consul de France. Mais, autant le Frère Gonzalvien que ses deux confrères soutinrent de leur épaule, jour après jour, l'oeuvre en marche par les travaux et les préoccupations qui s'ajoutaient à leur action éducative dans l'Ecole Normale.

 

Une nuit du mois d'octobre en 1874, exactement le 19 du mois, le sympathique et dévoué Frère Yon fut touché par la fièvre malgache. Sur la proposition du Préfet Apostolique, on soigna le malade dans la maison de campagne des Pères Jésuites. Le succès fut immédiat. Au bout de quelques semaines, le Frère Yon, rempli de joie et d'enthousiasme, retourna auprès de ses jeunes élèves. Mais, trois jours plus tard, le typhus se déclara de nouveau. Il fallait absolument prendre du repos. Un mois plus tard, le Frère Yon entrait dans le repos définitif du Seigneur. Il laissa parmi les jeunes le souvenir d'une grande âme vivifiante et d'un coeur amical et courageux. Raphaël fut très affecté par la mort de ce Frère. Il se rendit compte que celui-ci laissait un poste vide. Qui pourrait bien l'occuper? La semence qui venait de mourir en terre malgache n'allait-elle pas germer et éclater florissante dans un de ses fils? N'était-ce pas l'heure d'un jeune Frère malgache?

 

Le Frère Gonzalvien priait. Il priait longuement devant le Seigneur. Et il sentit dans son âme une lumière nouvelle: quelque chose pour ainsi dire qui surgissait dans une nouvelle cathédrale, élancée et solide. Il ne doutait pas de sa foi. Il appela le jeune Raphaël et lui dit tout de go : « Mon ami, notre école vient de perdre l'élan du Frère Yon. L'Évangile doit être proclamé et l'éducation de la foi des enfants doit être cultivée. Je crois en l'amour de Jésus et el son Évangile que tu connais. Je crois en l'amour de l'Eglise que tu portes dans ton âme. Bien simplement, accepterais-tu, Raphaël, d'être le collaborateur du Frère Ladolien et de moi-même comme maître auxiliaire?» En un geste, bien propre à sa race, il serra les lèvres. Puis, avec une expression ferme et vigoureuse dans le regard, caractéristique de son pays, il répondit: « Frère Directeur, je suis à vous. »

 

C'était l'attitude noble et engagée d'un leader né. Peu à peu, d'un engagement à un autre, Raphaël avait édifié sa vie comme la nouvelle cathédrale gothique. Pour lui, c'était l'heure d'être, conjointement avec les Frères, un conducteur, un guide des enfants et des jeunes de son peuple. Un Hova venait de se joindre à de La Salle. Il avait 17 ans.

 

4.- RAPHAËL, D'UN ENGAGEMENT A UN AUTRE, ARRIVE AU BUT.

 

La reine Ranavalona fut informée de la mort du Frère Yon par le consul de France. Elle déclara qu'elle le considérait comme quelqu'un de sa famille par le succès de son enseignement et l'éducation en faveur des garçons de Tananarive et des environs. Les adieux au Frère Yon se firent avec tous les honneurs. Les élèves de l'école laissèrent libre cours à leur émotion; en fait, quelque chose meurt dans l'âme quand un ami s'en va. Mais quelque chose prenait alors naissance dans l'âme de Raphaël, lui qui se trouvait soudain responsable des élèves du Frère Yon, maintenant les siens. Le flambeau était passé de main en main. Désormais il s'agissait de maintenir la flamme allumée et de continuer la course. Raphaël, à côté des Frères, assumait un engagement nouveau: être homme d'Évangile, lumière pour les jeunes. Vers quoi s'était-il lancé? Qui l'avait poussé vers ce nouveau pas?

 

Peu de temps après, Mgr. Delannoy Évêque de Saint-Denis de la Réunion, visitait Tananarive. Nous étions au mois d'août 1875. Raphaël, étant né le 1er mai 1856, comptait donc 19 ans. Bel âge pour s'engager dans le grand chemin de la vie. Le jour qui suivit son arrivée, après avoir reçu les honneurs qu'il n'espérait pas, Monseigneur l'évêque rendit visite à l'école des Frères. Très grand fut son étonnement quand il entendit s'exprimer en un français parfait les élèves du Frère Gonzalvien, et tout aussi bien les élèves du jeune Raphaël. Pour ces enfants, ce serait leur deuxième langue. Le fils du premier ministre, Antonio Radolifera, se tenait aux côtés de Monseigneur l'évêque, et Raphaël le dévorait des yeux car il voyait en ce grand élève du Collège des Frères de Passy à Paris un bastion pour la diffusion de l'évangile dans le monde malgache. Il enviait l'audience privée que le Pape Pie IX lui avait accordée. Combien Raphaël aurait aimé recevoir la bénédiction du saint Père et lui soumettre ses projets de christianisation dans son Île qui lui était si chère. Un jour à venir, est-ce que les deux jeunes gens uniraient leurs efforts dans ce même sens?

 

A côté des Frères, Raphaël sentait que sa foi était plus ferme et plus vigoureuse; il avait le sentiment qu'elle s'élargissait en son intérieur. Une voix intérieure constante lui lançait un appel pour qu'il renonce au monde dans lequel il vivait, le monde des Hova avec ses normes et ses coutumes. Raphaël portait tout au fond de son âme la dimension de la Vie éternelle, cette vie qui jamais ne prend fin. Il voulait être éternellement heureux; il ne pouvait se contenter d'une vie malheureuse. Comment parvenir à la vraie Vie? Dans son coeur, surtout dans les moments de silence de l'oraison, Raphaël sentait que Quelqu'un l'appelait vers quelque chose plus noble. Et son âme de leader ne pouvait pas se dérober au défi de grimper jusqu'au sommet de la montagne. Il avait le sentiment que Dieu le Père l'appelait à suivre Jésus comme Projet de vie, comme Chemin définitif. Avait-il peur de franchir ce pas? Sur quelles forces pouvait-il compter?

 

Il avait également découvert que la force de l'Esprit Saint serait son appui, sa source d'énergie, son élan permanent. Que pouvait-il craindre? Raphaël se rendait compte que sa race, ses racines l'attiraient avec force. Fallait-il qu'il renonce aux siens? Parfois il se sentait très fragile, comme incapable de faire face à une si grande entreprise. Une lutte intérieur le maintenait en tension: deux forces intérieures contraires se disputaient l'âme du jeune leader. Il ne pouvait pas se contenter d'être simplement un bon maître. Ses ailes aspiraient à un vol plus élevé et plus rapide. Pour lui, tout était clair, bien qu'il ne s'en soit encore entretenu avec personne. Dieu l'appelait à être Frère des Écoles Chrétiennes, à occuper la place laissée vide par son cher Frère Yon. Par où fallait-il commencer?

 

Il était décidé à se lancer dans la bataille de la vie. Il prit conseil auprès de son confesseur. Puis, il lui fallait annoncer la nouvelle à Rainiantoandro, son père, le noble Capitaine des forgerons. Celui-ci n'en croyait pas ses oreilles: un fils, un fils de sang noble, de la tribu Hova, renoncer à sa lignée pour devenir un simple maître d'école. Il ne comprenait pas que son fils puisse renoncer au mariage, à une épouse, à des enfants de son sang, à l'héritage paternel. Il pensait que son fils allait rester comme un vil lépreux coupé de la société, coupé des siens. Bien plus, celui-ci allait s'exposer à la colère de ses ancêtres et porter sur ses épaules le stigmate d'un renégat.

 

Le Capitaine ne voyait pas plus loin que l'espace éclairé par la lumière de sa lampe. Sa réponse fut claire, tranchante et dure. Face à la décision de Raphaël de suivre Jésus dans le sillage de Jean Baptiste de La Salle, le Capitaine ne plierait pas. Mais Raphaël, tenace comme s'il entrevoyait l'avenir, sollicita un jour l'aide de son saint Patron pour qu'il l'accompagne dans son itinéraire et guérisse la 'cécité' de son père. La Voix qui l'appelait était plus puissante que l'opposition paternelle, Face à la liberté de son fils dans la foi, les fers et les chaînes avec lesquels il réduisait les gens en esclavage avec l'aide d'un bataillon de soldats, ne servaient à rien dans le cas présent.

 

Raphaël avait largué les amarres d'une volonté décisive, et le 16 avril 1876 il commençait son Postulat auprès des Frères des Écoles Chrétiennes. Il allait bientôt atteindre ses 20 ans. C'était une date spéciale: la fête de Pâques, le jour de {{ son passage », de sa libération totale, la principale des libérations qu'en tant que Frère il réaliserait avec son peuple malgache.

 

Il était maintenant dans l'Institut: aventure passionnante de se trouver face à soi-même, avec Jésus de Nazareth, avec Jean-Baptiste de La Salle et la communauté des Frères. Une aventure, un horizon infini pour son coeur de leader. Ce serait désormais le moment de se laisser marquer par l'Esprit du Leader Jésus, de se laisser empreindre de l'esprit du leader J.-B. de La Salle, de se laisser guider par le Frère Gonzalvien, chargé de l'accompagner dans son itinéraire de formation: itinéraire a parcourir avec calme et réflexion, et avec des efforts constants pour se surpasser lui-même. Chemin de foi ou Raphaël allais mettre à l'épreuve sa foi déjà si ferme en Jésus.

 

Dans son passé, il comptait déjà sept années de fidélité à Jésus et de renoncement aux idoles, sept années de formation humaine et chrétienne. Raphaël avait une personnalité très riche. Avec sa personnalité spéciale, il savait que Dieu lui avait donné beaucoup de qualités, et il savait en rendre grâce à Dieu et aux Frères qui le soutenaient. Au bout de dix mois et demi, a savoir le 1er mars 1877, le jeune Rafiringa qui, a son baptême, avait pris le nom de Raphaël, puis reçu celui de Frère a sa prise d'habit, compléta alors par le nom religieux définitif, Frère Raphaël-Louis Rafiringa.

 

Les élèves de l'école pouvaient l'appeler « maître », « ami », « Frère ». Il allait pouvoir leur apprendre à réfléchir, à élever leurs ailes d'oisillons; il leur enseignerait à vivre sans crainte, à rester libres, à ouvrir grandement leurs yeux d'aiglons qui peuvent leur ouvrir un vaste horizon. Le Frère Raphaël ne s'appartenait plus a lui-même: à 20 ans sa vie était la « propriété» libre et enchantée de Jésus, de Jésus ainsi que des enfants et des jeunes Malgaches. Avec ses confrères, Gonzalvien et Ladolien, il relevait, lui aussi, le grand défi... de l'Ecole Chrétienne. Du haut du ciel, le Frère Yon souriait et les protégeait sous ses grandes ailes célestes.

A partir de maintenant, le fils de Rainiantoandro était un fils de La Salle: triomphe de la foi plus puissante que le sang!

 

5.- « SOIS FERME COMME LE COUP DE MARTEAU SUR L'ENCLUME. »

 

Le jeune postulant ne trouva pas toujours les choses bien faciles. Il lui fallait tremper sa vie comme un métal; c'était l'heure de mettre à l'épreuve sa capacité de résistance. Le Frère Gonzalvien connaissait le tempérament suave, et même nonchalant, du Malgache. Il savait que Raphaël portait en sa peau le soleil tropical ardent et écrasant. En outre, l'atmosphère apathique de la ville de Tananarive de cette époque-la ne constituait pas un climat propre à forger le jeune Malgache. Il avait été élevé dans

un milieu de désoeuvrement et d'une certaine torpeur et, dans ses racines ces tendances existaient toujours. Le formateur n'était pas précisément dur; en fait, il était doux dans la forme et ferme dans le fond. Raphaël avait besoin pour affronter sa situation nouvelle de convictions profondes, d'idées claires, de critères bien définis. Et le formateur sut le conduire vers le climat de la foi, celle-ci appuyée sur la Parole de Dieu et la prière. Il fallait que sa boussole indique toujours une direction assurée; elle ne devait pas hésiter comme une girouette entraînée par le vent le plus fort. On lui demandait d'être solide et ferme comme le coup de marteau sur l'enclume des forgerons. Son père, le vieux Capitaine, ne connaissait-il pas le fer qu'il forgeait pour en faire des chaînes et des carcans, en le plongeant dans le feu pour lui donner forme sur l'enclume avec le marteau? Raphaël était appelé à nourrir sans cesse son esprit d'un plus grand amour.

 

La parole de son formateur et l'atmosphère de la Communauté contribuèrent à la formation du jeune postulant. L'Esprit de Jésus le rendait petit à petit conforme à l'image du Christ. Pour lui, il était très important de devenir une icône du Christ. Il apprit l'humilité en se reconnaissant aussi fragile que l'argile; il apprit à être sincère avec lui-même sans se couvrir d'un masque; il apprit à être doux et paisible, ne se laissant jamais emporter par la violence et les pressions; il apprit aussi à être fraternel et bon même s'il ne recevait aucun écho; il apprit encore à garder son coeur limpide et à redoubler ses efforts dans son sacrifice pour la « cause de Jésus ». En concentrant son regard sur de La Salle, il découvrit sa ténacité et aussi sa docilité à la volonté de Dieu, sa foi profonde et son âme contemplative. Il apprit à se détacher des choses, à être pauvre et obéissant. Peu à peu il gagna la bataille de la chasteté en vue du royaume; son coeur était occupé par un Maître - Jésus.

 

Quant au jeune Raphaël, son attention fut profondément attirée par la vie fraternelle des Frères. Tout était fait et vécu en communauté. Depuis la prière du matin, à travers tout le travail de la journée, jusqu'au soir, Raphaël trouvait dans la communauté son appui, sa force de résistance. Éprouva-t-il une fois ou l'autre le découragement, quelque crise? Connut-il de fortes tentations et des épreuves? Maintes et maintes fois, le Frère Gonzalvien l'encourageait à suivre Jésus chargé de sa Croix, une Croix comme symbole de la vie, d'une sorte de révolution dans l'amour. C'était la révolution qu'il voulait voir s'opérer sur sa terre malgache. Il savait qu'il n'y a pas de résurrection sans passer d'abord par les clous et la lance de la Croix.

 

Il se sentait heureux et en bonne forme. Chaque jour sa vie prenait davantage de sens. Mais à la

fin de son noviciat, déjà consacré au Seigneur, il éprouva une grande douleur dans l'âme: l'excellent Frère Ladolien, que tout le monde admirait pour sa profonde piété - aussi bien les protestants que les catholiques - fut appelé par le Seigneur à la vie éternelle. Raphaël restait dorénavant seul avec son fidèle compagnon de toujours, le Frère Gonzalvien. Face au cercueil du défunt, il resta ferme et inébranlable dans son itinéraire de vie. Il avait su prendre la relève du Frère Yon. Maintenant, qu'est-ce que le Seigneur lui demandait? L'appelait-il à de grandes choses? Le Préfet Apostolique présida la cérémonie des funérailles du Frère Ladolien dont Raphaël s'était senti l'élève préféré. Qui allait maintenant occuper la place qu'il laissait vide? Quelqu'un viendrait-il de France? N'y aurait-il pas un autre Malgache qui se joindrait au bataillon de La Salle? Maintenant Raphaël entrevoyait peu à peu une situation dans laquelle il pourrait se trouver seul. Il lui fallait renforcer son caractère « comme par un coup de marteau ». L'enclume de la douleur serait son meilleur maître. Désormais une vie dure, exigeante, qui allait mettre à l'épreuve la trempe de son âme de leader, l'attendait. Un jour, pas très éloigné, comme Jésus sur sa Croix, il resterait SEUL. Seul avec son peuple. Seul avec les enfants et les jeunes. Seul avec les habitants de Tananarive. L'Île de Madagascar était en train de forger un héros.

 

6.- RAPHAËL RESTE SEUL : SEUL DANS L'ÎLE?

 

Je désire ouvrir l'éventail. Nous sommes intéressés par l'environnement dans lequel va vivre le jeune Frère récemment consacré dans son Institut. Le leader a fait oblation de sa vie à Dieu, et le Seigneur l'a pris au mot jusqu'aux ultimes conséquences. Trois années qui vont mettre à l'épreuve le caractère de l'unique Frère malgache. Trois années pendant lesquelles se multiplieront ou se réduiront les espaces de son école, et il sera l'âme de Tananarive. A côté de lui, quelqu'un au fort tempérament chrétien, valeureux et courageux, sera son appui. Quelqu'un qui s'est formé dans une autre école chrétienne. Les deux unis seront une forteresse pour leur peuple. Il s'agit de Victoria, une chrétienne fortement engagée dans la lutte.

 

Les Méthodistes anglais, soutenus par le premier ministre Rainilaiarivony, avaient projeté secrètement de seconder la politique anglaise et ils combattirent de toute leur force les progrès du catholicisme dans l'Île. Monsieur Laborde, consul de France, étant décédé, ils persuadèrent le gouvernement malgache que les Jésuites constituaient l'ennemi numéro un, et qu'il fallait donc abattre à tout prix. La première mesure serait leur dispersion pour s'approprier tous leurs biens. Ils ne les connaissaient pas très bien. Les Pères Jésuites firent face et la chose ne s'avéra pas aussi facile. Leur résistance s'acheva par un triomphe. Le Frère Gonzalez profita de la situation favorable pour construire un collège magnifique et vaste en cette année 1882. Il semblait qu'à ce moment-là on avait vu trop grand pour le remplir d'élèves malgaches. C'est du moins ce que pensait un fonctionnaire du gouvernement. Le Frère Gonzalvien savait parfaitement à quoi il s'était engagé. Mais le temps lui prouva le contraire.

 

La fureur des méthodistes ne connut pas de trêve. Il porta l'intrigue jusque devant le premier ministre et même la reine. Par faiblesse ou par politique, ils décrétèrent des mesures préjudiciables aux intérêts de la France dans l'Île. Le Président de la République française, justement embarrassé, chargea l'amiral Pierre de s'emparer du port de Majunga, sur la côte occidentale de Madagascar. Les vents de discorde redoublèrent. Le malaise gagna l'environnement. La réaction ne se fit pas attendre, et le premier ministre Hova répondit par un décret d'expulsion de tous les Français résidant dans l'Île. On leur accorda cinq jours de répit pour échapper à la fureur et au pillage des protestants et de quelques bandes d'indigènes. Les missionnaires, religieux et religieuses, se préparèrent pour le départ.

 

Le 20 mai 1883, alors que le Frère Raphaël-Louis venait d'avoir 27 ans, ils s'agenouillèrent tous devant le Frère Gonzalvien, qui était profondément angoissé, et lui demandèrent sa bénédiction avant qu'il s'en aille. Raphaël sentit à ce moment-là le poids de rester seul. Les oeuvres jouissaient d'une splendide prospérité, mais elles n'étaient pas encore bien consolidées. Le Frère Gonzalvien ne cachait pas ses larmes devant les élèves et les parents au moment d'abandonner l'oeuvre dans laquelle il avait dépensé les meilleures années de sa vie. En regardant le jeune Frère malgache agenouillé et profondément recueilli, le Frère Gonzalvien souffrait dans son âme, mais en même temps il sentait son coeur illuminé d'un rayon d'espérance. Les quatorze ans de formation de Raphaël suscitaient la confiance en ce jeune Frère. Lui, Gonzalvien, allait partir, mais Raphaël, bien que seul, déploierait son âme de leader. Une dernière accolade avec quelques dernières paroles à l'oreille qui éveillèrent en Raphaël de nouvelles espérances: « Sois fidèle à toi-même en Jésus-Christ et à son Évangile. Sois fidèle à de La Salle. Et que la Vierge t'accompagne» Dans ces circonstances, quelques simples paroles suffisaient. .

 

C'était l'heure de l'exil ou du bannissement, l'heure des « vents impétueux» pour le leader. Presque en même temps un Père Jésuite adressait les mêmes paroles à une jeune chrétienne, Victoire Rasoamanarivo, fille du premier ministre. C'était une ancienne élève des Soeurs, baptisée à l'âge de 15 ans, portant sur la peau de nombreuses cicatrices par suite des nombreuses persécutions qu'elle avait supportées avec courage et dignité. Elle venait d'accomplir ses 36 ans, neuf de plus que Raphaël. Elle était disposée à lutter sans trêve pour la cause de Jésus et de son Règne.

 

Le mercredi 30 mai 1883, les derniers missionnaires catholiques abandonnèrent Tananarive par la force, entre deux files de croyants très angoissés en voyant leur avenir menacé. Pourquoi ne pas porter les yeux sur la nouvelle cathédrale de pierre dans son splendide style gothique? N'était-ce pas tout cela un symbole pour rester debout et prendre part aux durs travaux de l'Évangile, en comptant sur la force du Seigneur?

 

Le Frère Raphaël se trouvait sans communauté religieuse. Sa qualité de malgache lui assurait la protection de la loi. Son sang Hova était un titre au milieu des siens. Qu'est-ce que le vieux Capitaine pouvait bien penser? Le Frère Raphaël restait comme « l'UNIQUE religieux» de l'Île. Il se trouvait sans prêtres, sans conseillers, sans sacrements: situation qui était non seulement la sienne mais aussi celle de tout le peuple croyant catholique. Il se sentait abandonné entre les mains de son Dieu. De son coeur jeune jaillirent ces mots: « Esprit de Jésus, viens et encourage ma foi; viens et guide cette barque lancée sur une mer démontée. Viens, car nous restons seuls dans le pays" comme 'une pauvre petite Île'. »

La réponse ne tarda pas. Lorsque les missionnaires eurent disparu au détour du chemin étroit qui descendait de Tananarive jusqu'à l'Océan Indien, une rumeur se fit entendre, comme un vent violent, parmi les chrétiens. Un seul cri retentit: « A la Cathédrale! A la Cathédrale! ». En un rien de temps, la cathédrale gothique conçue par le Frère Gonzalvien était pleine à craquer.

 

Dans le sang ardent des catholiques malgaches se mit à surgir une même vague de dynamisme. Il était important de rester unis. Il fallait se maintenir fermes pour persévérer dans la foi. Il fallait que toutes les forces des croyants catholiques de Tananarive soient liées les unes aux autres autour d'un chef., d'un leader. Le Frère Raphaël était en première ligne des croyants réunis. Son habit religieux, sa naissance noble, sa force et fermeté de caractère, son succès dans les écoles, son talent pour rassembler les gens et son âme de leader attirèrent les regards de tous. Il n'était pas nécessaire de chercher plus loin. Les catholiques avaient un chef, un leader, en qui ils pouvaient mettre toute leur confiance et d'une seule voix ils le proclamèrent « Président de l'Union Catholique» de l'Île de Madagascar. Le modeste Frère Raphaël se sentit accablé par ce poids de responsabilité. Il se demanda s'il devait accepter cette entreprise qui apparemment le dépassait. Mais une voix intérieure était plus forte que ses craintes. Il avait invoqué l'Esprit de Jésus, qui venait précisément à son aide en ce moment décisif. Toutefois, conscient de la gravité du moment, il imposa une condition: il sollicita la formation d'un Conseil consultatif et la promesse d'une adhésion totale aux décisions du Conseil. Raphaël, fidèle au propre de sa vocation de Frère des Écoles Chrétiennes - à savoir, « rester unis» -, ne savait pas travailler seul. D'une seule voix, les catholiques ratifièrent la proposition. Immédiatement Raphaël demanda qu'on ne change aucune mesure déjà adoptée par l'Eglise catholique dans l'Île. Ils resteraient tous fidèles à leurs racines chrétiennes. Raphaël présida une prière à la cathédrale, à l'issue de laquelle les gens, remplis d'enthousiasme et d'espérance, sortirent de plus en plus fermes et décidés à poursuivre l'Oeuvre de Dieu. Notre Frère Raphaël put-il dormir cette nuit-là? En fait, il n'était pas seul. La foi était vraiment plus forte que le pouvoir qui avait expulsé les missionnaires.

 

7.- MENACE DE MORT AU PRÉSIDENT DE L'UNION CATHOLIQUE.

                       

Les protestants épiaient. Informés des décisions prises, ils jurèrent de détruire l'organisation naissance. Le dimanche 3 juin, à l'heure que les catholiques avaient déterminée pour leur réunion à la Cathédrale, un groupe de méthodistes gardait les portes du lieu saint. A côté d'eux, quelques soldats. Leur mission était de prendre le nom de ceux qui oseraient s'approcher de la Cathédrale. Déconcertés par ce contretemps inattendu, les catholiques se demandèrent quoi faire. A ce moment même apparut Victoire Rasoamanarivo. Sans hésiter, consciente de sa foi, d'un pas décidé elle avança jusqu'au portail de la Cathédrale. Une voix se fit entendre: « Entrée interdite au nom de la reine !» Victoire n'en tint pas compte. Sans regarder à droite ni à gauche, elle avança tout droit. Un garde protestant essaya de lui barrer le chemin. Elle lui cria d'un ton énergique: « Si vous voulez du sang, cela dépend de vous; vous en aurez et le premier sera le mien. N'en doutez pas: nous allons tous rentrer dans l'église. Rien, absolument rien nous empêchera de nous réunir pour prier!» La fille du premier ministre, aussi ferme que les colonnes gothiques, entra dans le lieu saint, entraînant derrière elle une immense multitude enthousiaste. Le premier pas de la bataille venait d'être franchi.

 

A ce moment précis, arrivait le Frère Raphaël avec ses élèves. Sur son visage il n'y avait aucune ombre d'indécision. Il allait pour prier et il entrerait avec ses jeunes écoliers. Face aux soldats stupéfaits, ce groupe d'enfants et de jeunes gens gaillards et énergiques, entra dans la Cathédrale dans un ordre parfait. Le Président de l'Union Catholique se sépara de son groupe, monta en chaire et se mit à genoux quelques instants devant le Crucifix. L'assemblée gardait un profond silence. S'étant relevé, le Frère Raphaël prit en charge ce moment décisif: il fit réciter tous ensemble la prière du matin et apprendre un nouveau cantique. Puis il donna une leçon de catéchisme, après quoi ils suivirent la Liturgie de la Parole, écoutèrent l'Évangile suivi de prières. On entendit ensuite le Frère Raphaël faire un commentaire de la Parole de Dieu: sans chercher un texte spécial, il commença tout simplement la lecture de ce jour-là. C'était la parabole de la brebis perdue puis retrouvée. N'était-il pas maintenant ce bon berger, soutenu par Victoire, qui conduisait les siens jusqu'au bercail? Bien qu'ils ne puissent par célébrer l'Eucharistie, la force de l'union et la Parole de Dieu les maintiendraient très forts dans la foi. C'est dans la joie que les uns et les autres quittèrent l'assemblée chrétienne pour retourner chez eux en bénissant Dieu et en lui rendant grâces pour le Guide qu'il avait placé à la tête de son peuple affligé.

 

A trois heures de l'après-midi de ce même jour, heure de la prière du soir, la Cathédrale s'avéra trop petite devant la multitude de gens venus de tous les points de Tananarive. Le Frère Raphaël présida le chant des vêpres, lesquelles furent suivies de chants malgaches. Il rappela les saints de la semaine et donna quelques indications. Puis il y eut la récitation de trois dizaines du rosaire, un temps de catéchisme et la lecture de la vie d'un saint. On était venu pour prier, et le temps ne comptait pas. Les membres de la Congrégation de la Vierge firent leurs propres prières et conclurent par trois autres dizaines du rosaire. Avant de se séparer, on invoqua de nouveau la force du Seigneur par une exposition du très Saint Sacrement, après quoi le Frère Raphaël leur donna la bénédiction. Il faisait nuit maintenant. Tous parlaient des incidents de ce dimanche-là jusqu'à ce que les coups de canon annoncèrent le couvre-feu et firent rentrer les gens dans leurs chaumières en bois et Victoire dans sa résidence. Ils étaient tous assurés de quelque chose: la prière, personne ne pourrait la leur supprimer.

 

La présence du Frère Raphaël en était une garantie. Ce Président de l'U.C. rassemblait ses gens et leur procurait de la sécurité. On entendant pour ainsi dire dans la vie une voix qui disait: « Comme nous sommes heureux d'avoir un religieux parmi nous, un Frère malgache. Nous avons bien agi en le prenons pour notre guide et maître. Nous ne voulons pas d'autre chef que lui, fidèle à sa vocation de Frère et à son habit religieux.» Les Pères Jésuites, les Frères des Écoles Chrétiennes et les Sœurs avaient implanté le fruit de leurs travaux dans ce jeune Frère de tous les Malgaches.

Pendant la semaine suivante, les élèves du Frère continuèrent à se réunion à la Cathédrale chaque jour à sept heures du matin. La récitation du rosaire et les cantiques remplacèrent l'Eucharistie. Les vendredis, à la tombée de la nuit, ils parcouraient les stations du Chemin de Croix. Et le samedi, en fin de journée, devant l'image de l'Immaculée, ils chantaient ses litanies. Mais il était important de chercher les forces là où elles sont. Le Frère Raphaël réunit le Comité de l'Union Catholique afin de programmer toutes les activités religieuses de la semaine. Ils en nommèrent les responsables. A tout prix, il fallait suivre le rythme de la vie chrétienne que les missionnaires avaient dû abandonner. Raphaël, en tant que bon leader, savait fort bien qu'il ne pouvait pas agir tout seul. Son objectif était d'engager dans la foi les chrétiens les plus mûrs pour qu'ensemble ils maintiennent la foi de leur peuple.

 

Le Frère Raphaël se rendait bien compte des fautes ou erreurs auxquelles les nouveaux catéchistes pourraient être exposés devant leurs frères. C'est pourquoi on décida que chaque fois que quelque erreur ou faute se glisserait dans leur tâche, on les éclaircirait et corrigerait sur-le-champ. Ainsi la foi se maintiendrait dans la vérité en toute sécurité.

 

Ce schéma de réunions continua pendant les trois années que dura l'exil des missionnaires. Et surtout, les gens étaient avides d'entendre le catéchisme du Frère Raphaël dans les assemblées. On lui demandait même de donner quelques leçons supplémentaires, ce à quoi Raphaël répondit positivement. Plusieurs fois par semaine, après la prière du matin, il leur faisait entendre une exhortation spéciale: c'était comme la « Réflexion» qu'il donnait aux élèves dans l'école. Les élèves aussi bien que les autres fidèles en profitaient. Ce ne fut pas toujours facile pour Raphaël Personne n'est bon prophète dans son pays. Raphaël savait que ce qui arriva à Jésus, le Prophète de Dieu, tomberait également sur lui, un de ces jours.

 

Tout le monde reconnaissait la droiture, la transparence et la loyauté du Frères. Ils admiraient tous la grandeur et la profondeur de sa vertu. Mais les critiques se révélèrent également. Certains disaient: « Pourquoi se soumet-il si calmement au règlement? Est-ce une bonne politique de laisser faire?» Et d'autres déclaraient: « Qu'il donne l'exemple de l'austérité de la vie religieuse, c'est bien; mais qu'il impose un pareil joug a ses compatriotes moins engagés, c'est un manque de tact.» D'autres encore critiquaient ce genre de vie cachée, d'anachorète, qu'il menait. Il devrait se montrer davantage en public. Il remplaçait le Préfet Apostolique. Raphaël avait très bien appris la leçon de son cher formateur, le Frère Gonzalvien. Il avait été le créateur de la Cathédrale, mais il l'avait été discrètement, sans paraître en public. Par contre, d'autres l'honoraient: pour lui, le travail; il ne perdait jamais son calme. Il sut se présenter face à tous sans se laisser ébranler par les critiques et les attitudes de quelques personnes mesquines.

 

Ce qui intéressait Raphaël, tout comme son Fondateur de La Salle, c'était l'Œuvre de Dieu. Il ne recherchait nullement sa propre gloire, mais la Gloire du Seigneur. Le Frère Raphaël était avant tout un excellent Frère des Écoles Chrétiennes décidé. Il maintenait allumé l'unique flambeau de ce moment-là et personne ne l'éteindrait. Cette attitude irritait les protestants. Sans y réfléchir, ils adoptèrent l'attitude des pharisiens: « Si nous le laissons faire, tout le monde ira avec lui.» Ils dénoncèrent au gouvernement Hova ce Malgache vêtu d'un habit étranger comme ennemi de la reine. Bien qu'il en coûtât beaucoup au Frère Raphaël, intelligent et sagace, il se dépouilla de l'habit de Frère; il le portait dans l'âme. Il apparut sur la place publique vêtu d'une ample tunique blanche et coiffé d'un chapeau de paille. Il allait jouer toutes les cartes, jusqu'à la dernière, pour conduire toujours la communauté catholique. Personne ne le ferait renoncer à cela, pas même à une virgule de sa foi chrétienne.

 

Les protestants se déclarèrent mécontents et leur haine contre le Frère Raphaël redoubla. Celui-ci adopta une nouvelle stratégie : il quitta l'école, résidence de la Communauté et se réfugia dans la maison de son père, le Capitaine des forgerons. Ce fut inutile. Les pasteurs méthodistes voulaient la mort du Président de l'Union Catholique. Leur décision était claire: « Quand Rafiringa aura disparu de la scène, se disaient-ils, notre prédication et les mauvais coups ne trouveront plus de résistance catholique à Tananarive.» Décidés à en finir avec l'assassinat du Frère Raphaël, ils subornèrent plusieurs jeunes sans conscience et engagés dans le vice. Ce qui comptait pour eux, c'était une grosse somme d'argent, après quoi ils réaliseraient leur crime. Tout était bien planifié: le jour, l'heure, le moment.. Est-ce que le leader de Tananarive ne ressentit jamais contre son fier visage le vent impétueux de la mort?

 

Informé par un ami de ce que ses assassins avaient tramé contre lui pour le faire disparaître, Raphaël, prudent et avisé, se cacha dans une demeure où on l'avait accueilli. A constater sa disparition de la scène, ses ennemis chantèrent victoire, et leurs menaces se firent d'autant plus audacieuses de mille manières contre les catholiques qui, apparemment restaient sans Guide. Mais ils n'avaient pas joué toutes les cartes; il en manquait une: Victoire Rasoamanarivo, toujours sur la scène au moment opportun. Rapide comme un trait de lumière, elle était là pour affronter le danger. Elle entrait dans les assemblées catholiques convoquées par les ministres protestants, et elle confondait ces derniers avec la force et le dynamisme de ses motivations de foi. Elle sut affirmer la vérité et user de son rang: « Je suis la fille du premier ministre. Le désir de mon père est que chacun, en toute liberté, prie selon sa foi, sans que personne ne puisse rien imposer de l'extérieur. Nous avons droit à nos propres réunions de prières, comme vous l'avez vous-mêmes en ce qui vous concerne. Laissez-nous en paix, nous les catholiques. Pourquoi avez-vous peur de nous? »

 

Tout en se tenant caché, le Frère Raphaël se sentait ne faire qu'un avec ses frères dans la foi et dans la prière. Raphaël était un contemplatif très engagé dans l'action. Comme un nouveau Moïse, il savait monter sur la montagne, entrer sous la tente de la rencontre et se montrer de nouveau pour ouvrir le chemin de l'exode à travers le désert. Raphaël savait que c'était maintenant le moment de se trouver «face à face avec Dieu ». Demain il aurait à affronter les « vents nouveaux ». En attendant, Victoire animait la communauté, enseignait le catéchisme, priait avec les siens, baptisait les mourants et les nouveau-nés. D'accord avec l'Union Catholique, elle imagina des stratégies, des projets; elle ouvrit des voies pour arriver là ou les besoins se faisaient sentir. Qu'advenait-il du Frère Raphaël? La Mission Catholique resterait-elle sans Guide?

 

8.- TENACE, IL EST LE COLONEL ET LE LEADER

DE LA JEUNESSE DE TANANARIVE

 

Il ne s'était pas passé six semaines depuis le bannissement des missionnaires, lorsque la reine Ranavalona mourut à Tananarive. Rainilaiarivony, nouveau créateur de rois, fit monter sur le trône une ancienne élève du collège des Sœurs de Saint Joseph, à peine âgée de 20 ans. Cette jeune reine devint ainsi la souveraine de Madagascar et l'épouse du premier ministre.

 

Lorsque le Frère Raphaël eut l'assurance que la nouvelle reine et son époux avaient manifesté leur volonté d'une plus grande tolérance envers le culte catholique, il parut de nouveau en public. Quels projets avait-il élaboré en ces jours de retraite, de vie cachée, en attendant le moment décisif de montrer une nouvelle fois son visage? Le Président de l'Union Catholique voyait clairement la situation: les ressources économiques que les Pères missionnaires avaient laissées étaient maintenant épuisées. Comment s'arranger pour maintenir les écoles catholiques, les associations pieuses, pour s'occuper des lépreux, des orphelins et des veuves? Les questions provocatrices ne tardèrent pas à arriver au Frère Raphaël, du genre de celle-ci: « Est-ce vrai que la Mission ne peut pas affronter les problèmes, car elle n'a presque plus d'argent?» Raphaël voyait plus loin. Il mettait sa confiance en Dieu, qui était sa richesse. Mais les autres revinrent à la charge: « Si rien n'est possible, abandonnez la maison des Frères, retournez vivre chez vos parents et travaillez comme tout le monde pour gagner un salaire. Avec ce qui vous resterait, aidez ceux qui sont dans le besoin.» Ils ne pouvaient pas être plus clairs. La foi robuste du Frère le fit se ressaisir: « Vous ne m'invitez pas à laisser la maison de mes parents et à suivre Jésus. Or, c'est ce qu'il fit, Lui. Je compte sur la grâce pour rester fidèle à Jésus, quoi qu'il en coûte. »

 

Il ne s'agissait pas de lutter contre un groupe de chrétiens de peu de foi. Raphaël se remit en mémoire quelque chose qui faisait partie de sa vie: « Aide-toi et le ciel t'aidera.» Et il se mit à l'ouvrage. Avec ténacité, il passa de maison en maison, demandant de l'aide pour les Œuvres. Bien plus. La nuit, il grappillait sur le temps de sommeil et s'imposait la composition de quelques œuvres littéraires de type malgache. Il était un homme cultivé, très bien préparé pour agir. Avec le produit de la vente de ces œuvres, il ajouta quelques miettes de plus au pain qu'ils devaient tous partager entre tant de besoins. Lorsque les catholiques plus fortunés eurent connaissance des efforts et de la ténacité du Frère Raphaël pour faire face aux problèmes, ils eurent honte d'eux-mêmes. Leur réaction se manifesta par une plus grande contribution de leur part. Victoire, qui était une femme engagée, apporta elle aussi son aide. Le chemin de l'avenir s'ouvrait de plus en plus.

 

Entre-temps, le Gouvernement malgache ordonna que, pour prévenir une attaque française éventuelle, tout malgache capable de porter les armes, devait se préparer pour le combat. Raphaël n'hésita pas. Il savait s'adapter, se mouiller dans les situations. Le Frère Raphaël, pacifique et serein, devint un instructeur militaire. La cour de l'Ecole de La Salle devint un camp d'entraînement pour que tous soient prêts au moment voulu. L'histoire malgache suivait son cour. Ranavalona III, la jeune reine de 20 ans, fut couronnée le 22 novembre 1883. Les 21 coups de canon annoncèrent cet événement à la population. La cérémonie se déroula avec beaucoup d'éclat et de faste. Le brillant officier, en tenue de gala, était admiré par    une grande multitude. L'escorte de la reine comprenait un ensemble impressionnant d'élèves militaires, encadré par le nouveau Colonel dont les ordres brefs et secs donnaient de l'éclat à la fête avec tous les mouvements incorporés. On reconnaissait dans le sang de ce nouveau chef militaire le fils du Capitaine Rainiantoandro. Le Frère Raphaël, sous sa brillante tenue militaire, n'oubliait pas que son âme était consacrée foncièrement au service de Dieu, unique Seigneur de l'Histoire.            .

 

Le leader malgache savait pourquoi il avait assumé cette charge. Il avait besoin de se gagner la confiance du Gouvernement. Les Œuvres catholiques avaient le droit, comme tant d'autres, de recevoir un appui. Sa conscience savait jusqu’où il pouvait aller. Mais il savait aussi que « le leader qui n'est pas attaqué n'est pas vraiment un leader». Il était préparé pour supporter un grand coup. Et c'est vers lui qu'affluaient toutes les plaintes des catholiques eux-mêmes. Ceux-ci n'appréciaient pas « la gloire» qui entourait le Frère Raphaël: gloire humaine et postiche, qui n'avait jamais pénétré l'âme libre de notre héros. Il avait atteint son objectif. Avec les nouvelles ressources qui arrivaient, les Écoles et les autres Œuvres recouvrèrent leur prospérité.

 

Sur la proposition du Comité de l'Union Catholique motivé par le Frère, on fit parvenir une invitation au Ministre de l'Instruction Publique, ennemi déclaré de Raphaël Le ministre accepta de présider une réunion publique qui marquerait la fin de l'année scolaire. Nous sommes au 6 novembre 1884. Le premier ministre et les envoyés de la reine prirent place autour de la table des jurés et interrogèrent les élèves sur de nombreux thèmes très variés. Les hauts fonctionnaires sortirent enchantés, touchés par le savoir, l'intelligence et l'attitude des élèves de l'Ecole de La Salle. Le succès fut si grand que le Journal de Tananarive publia un rapport sur les épreuves et les brillants résultats. Le Gouvernement lui-même, dans son Journal Officiel, applaudit l'Œuvre du Frère Raphaël, maître d'école, colonel, mendiant d'une maison à l'autre, leader de la Communauté. Le Frère reçut des félicitations effusives du premier ministre. Ensuite vinrent les aides économiques. Après un temps de « calme », l'œuvre éducative reprit une marche constante vers un progrès authentique. A partir de ce moment, le Frère Raphaël, face aux attaques des protestants contre ses écoles, put jouir d'un prestige qui lui permettait de se défendre hardiment.

 

Ce résultat intellectuel paraissait petit en comparaison de la croissance en vertu et en sainteté qui caractérisait la vie du Frère Raphaël Ses élèves voyaient en lui plus qu'un maître excellent; ils découvraient en lui un saint de taille humaine, mais rempli de la force divine. Sa parole, ses conseils, étaient pris comme norme de vie. Le maître avait parlé, donc ça « suffisait ». Les maîtres d'école, à la vue de leurs résultats académiques, et surtout éducatifs dans le domaine chrétien, lui demandèrent que leur action puisse rayonner auprès de toute la jeunesse de Tananarive. Lui, il pouvait mettre ce projet en marche et les aider à découvrir la voie adéquate pour cela. Et ainsi son âme de leader toucha toutes les écoles catholiques de la ville.

 

Il réfléchit encore plus solidement sur son œuvre. Il en indiqua la stratégie. Une fois par mois, il réunissait tous les élèves, garçons et filles, dans la cathédrale. Après une Liturgie de la Parole, bien animée par les chants de ces jeunes, il s'adressait alors à eux avec beaucoup d'enthousiasme. Raphaël leur touchait le cœur et embrasait leur âme. Tous ces jeunes le suivaient attentivement. Le Frère avait fait éclater le cercle de l'Ecole Chrétienne. Il ne perdait aucune occasion pour leur inculquer la dévotion à la Vierge, Mère de Jésus, pour qui il ressentait une immense tendresse. Il portait toujours un rosaire, enroulé autour de son poignet droit. Ses réunions se terminaient toujours par l'adoration du Saint Sacrement. C'est là que Raphaël trouvait la force pour réaliser l'unité parmi son peuple. Avec éclat, force et joie, ces jeunes à l'âme malgache entonnaient le chant final pour aller chez eux dans la joie et avec le désir de se surpasser dans leur idéal de vie. La jeunesse de Tananarive avait trouvé un trésor, trésor qui leur était distribué à pleines mains. Le Frère Raphaël était « le Frère des Jeunes ».

 

9.- TROIS RUDES ANNÉES,

AVEC UN HOMME DE PRIÈRE ET D'ACTION

 

L'engagement du Frère Raphaël ne se limitait pas à ce monde immédiat autour de lui. Il devint Inspecteur des écoles catholiques, Supérieur des Sœurs  malgaches, conseiller des chrétiens éprouvés dans la souffrance ou la persécution, réconfort des pauvres lépreux, à qui il portait de même que Victoire une parole d'encouragement avec de la nourriture et des remèdes. Il était tout pour tous. Quand venait le temps des vacances, le Frère se chargeait de la retraite des maîtres et maîtresses d'école. Entre 300 et 400 d'entre eux se réunissaient dans l'église de l'Immaculée. La parole ardente du leader chrétien émouvait leurs cœurs. Raphaël voulait que l'influence et l'action de l'école débordent l'enceinte du centre scolaire; il voulait que les maîtres soient actifs dans la rue, actifs dans leurs maisons, avec d'autres compagnons. Sa flamme ardente brûlait, son feu illuminait et rassemblait; son enthousiasme devait maintenir l'Île sur pied.

 

Stimulés par ces magnifiques résultats, les catholiques des quatre paroisses de Tananarive lui demandèrent aussi de leur donner une retraite spirituelle. Il ne s'agissait plus de les réunir tous ensemble dans la cathédrale mais plutôt dans leur église locale. Plein d'enthousiasme d'une dynamique jeunesse, il s'adonna de tout cœur et sans relâche à cette nouvelle mission. Très rapidement la semence plantée en bonne terre donna des fruits. La foi se maintenait ferme et l'espérance ouvrait de nouveaux chemins.

 

Le Frère Raphaël se multipliait dans toute la mesure du possible. Il vivait vraiment ce que Jésus déclara un jour: « Que celui qui a le donne à celui qui n'a pas ». Il le donnait en abondance à pleines mains. A la porte de la maison où vivait le Frère Raphaël commencèrent à venir, parfois presque en cachette, comme autrefois Nicodème, des protestants et des personnes non encore baptisées de son monde malgache. Le témoignage de foi et d'amour du Frère, sa vie de foi profonde et son rude travail avaient touché leurs cœurs. Gens simples qui cherchaient la clarté et la vérité. Ils lui faisaient part de leurs doutes, et Raphaël les aidait à trouver le vrai chemin. Dans les mains de Raphaël il y avait l'Évangile, et de toute son âme il leur communiquait la Parole de vie. Il insistait beaucoup sur ce qui est essentiel et éternel. C'était le but de la vie qui fascinait le plus le leader chrétien. Dans les rangs des catholiques s'intégrèrent un bon nombre de nouveaux fidèles à la suite de Jésus.

 

Il semble apparemment qu'on ne puisse pas réconcilier son action missionnaire débordante avec une vie de prière intense Comment Raphaël pouvait-il conjuguer sa contemplation avec son action? Où trouvait-il cette vitalité qui emportait sa Parole, cette énergie qui ne le faisait jamais paraître fatigué? Raphaël savait avant tout qu'il était Frère. Il savait qu'il était un consacré, qui avait livré sa vie à Dieu avec toutes les conséquences. Son travail n'était pas une action de plus; ça faisait partie de sa mission! Raphaël se sentait oint, marqué par l'Esprit qui le portait à œuvrer, avec courage et opiniâtreté, pour le Christ et les siens, même si c'était « contre le vent », avec une foule de contrariété.

 

Dans son cœur, il maintenait vive la présence de Jésus; à chaque pas qu'il faisait, il se sentait accompagné par la Vierge, le Rosaire éternel entre ses doigts. Raphaël savait que sa vie appartenait au Père, avec Jésus, dans l'Esprit. Et il ravivait constamment cette flamme. Sa communauté était son lieu de rencontre constante avec Dieu: solitude/recueillement et service; sortir et entrer; deux mondes qu'il savait conjuguer. Jusqu'au jour où il se rendit compte qu'il n'avait rien à manger. Sans savoir comment, un esclave - de ceux que le vieux Capitaine enchaînait - se présentait en portant un grand panier rempli d'aliments. Raphaël lui demanda le nom du donateur. La réponse fut claire: « Mon seigneur, un de vos anciens condisciples d'étude, a reçu une grâce spéciale de la Vierge. Par reconnaissance, il désire partager ces cadeaux avec vous. Le monsieur se sent très ami de vous, Frère ».

 

Le Frère Raphaël, loin de ses Frères, n'oubliait jamais son cher formateur et directeur, le Frère Gonzalvien. Il n'oubliait pas de suivre la Règle jusque dans ses moindres détails. Vivant seul, il sonnait la cloche tous les jours, au lever d'abord, et pour le temps des exercices de prière. Il continuait la coutume comme quand ils étaient quatre Frères dans la communauté. Les premiers vendredis du mois, en l'honneur de la mort de Jésus sur la Croix, il récitait la prière du matin à genoux, dans le passage central de la chapelle. Il pratiqua ce détail pendant toute sa vie pour honorer le Christ crucifié. Son visage reflétait la joie et la sérénité qu'on pouvait lire sur ses yeux brillants. Les gens les plus proches de lui, en particulier les membres de sa parenté, le désignaient habituellement par: « le saint Frère Raphaël ».

 

Dans les derniers jours de 1885, alors que Raphaël comptait 29 ans, la fatigue et les privations de ces trois dernières années de dures travaux frappèrent la robuste constitution de ce généreux apôtre: il tomba malade. Toute la mission fut bouleversée en apprenant cette nouvelle. Les maîtres des écoles s'ingénièrent pour que l'œuvre de christianisation ne souffrît pas de l'absence de l'homme qui semait toujours des rayons d'espérance. Pendant les intervalles des classes les élèves s'approchaient du malade pour s'informer de l'évolution de la santé de leur « maître remarquable », et ils s'offraient pour aller lui chercher de la nourriture et les médicaments prescrits par le médecin. Malgré les prescriptions de ce dernier, la maladie atteignit un degré de gravité exceptionnelle. Tout le monde jusqu'au dernier de ses connaissances prière pour la guérison du Frère. Et ainsi ils le délivrèrent d'une mort quasi certaine. Ils avaient besoin de lui: il devait encore être sur la brèche. La joie envahit de nouveau le cœur des enfants et des maîtres. Le Frère Raphaël allait refaire ce chemin comme le fit un jour l'ange avec le jeune Tobie: il sortait de sa grave maladie et il continuerait à être « remède de Dieu» parmi les siens.

 

Le recouvrement de la santé du Frère coïncida avec la fin de la guerre franco-malgache, durant laquelle 20.000 soldats malgaches avaient péri par la faim et la misère. Malgré ses nombreuses tentatives, les français n'avaient pas réussi à arriver jusqu'à la capitale Un armistice fut signé à bord du bateau Amiral dans la rade de Tamatave, le 11 décembre 1885. Parmi les divers accords, il fut décidé qu'un Résident français doté d'une escorte militaire se fixerait à Tananarive, la capitale de l'Île. En compensation, Ranavalona III était couronnée reine de Madagascar.

 

Le 29 mars suivant, un groupe de missionnaires reprenait la mission de Tananarive. Ils arrivaient un peu inquiets. L'œuvre pleine de force qu'ils avaient dû abandonner s'était-elle maintenue sur pied? Les Pères Jésuites débordèrent de joie en découvrant une chrétienté vigoureuse. C'était l'œuvre de Dieu, mais aussi de l'Union Catholique et, en particulier, de son Président. Les cloches se mirent à sonner quand les Pères firent leur entrée dans la Cathédrale. Ils encouragèrent les chrétiens à continuer avec ardeur l'œuvre qu'ils avaient défendue pendant ces trois dernières années d'absence. Trois semaines plus tard, Monseigneur Cazet accompagnait jusqu'à la capitale le Frère Gonzalvien, maintenant Visiteur, avec un groupe de nouveaux Frères. L'accolade entre Raphaël et le Frère Gonzalvien, dans la joie et les larmes, scellait la confirmation d'un vrai leader et homme de prière et d'action.

 

10.- POÈTE, CRITIQUE ET ACADÉMICIEN DE LA LANGUE MALGACHE

 

            Le Frère Raphaël éprouvait du soulagement. Il n'était plus seul. Ses Frères allaient créer le climat où sa vitalité pouvait continuer de s'exercer. Il goûtait beaucoup la devise « Indivisa manent ». Pour lui, rester ensemble, en association, constituait la clef de la croissance du christianisme dans le cœur de la jeunesse malgache. Et très rapidement, 400 élèves vinrent s'inscrire pour la nouvelle année scolaire. Mais il y eut aussi la nouvelle attaque enragée des protestants et les intrigues dans les hautes sphères du gouvernement. La reine nomma comme Ministre de l'Education un personnage clairement opposé au monde catholique. Mais sa haine allait l'aveugler et le rendre ridicule, dans une réunion inoubliable qu'il avait lui-même convoquée. Cet homme au cœur méchant, vexé par un complexe d'infériorité, se moque de tout ce qui le dépasse. Son jeu de pouvoir finira par un camouflet qu'il s'impose maladroitement à lui-même devant une grande assemblée.

 

Les choses se passèrent ainsi. Lors d'une activité culturelle à l'école des Frères, à laquelle il était présent, il prit la parole et en abusa. Il se mit à attaquer les Frères, leur façon de s'habiller, leur chapeau, la soutane... noire. Il les tourna en ridicule sans rien connaître de la culture et des coutumes du XVllème siècle. Il faisait montre de peu de culture. Notre leader, Frère des Écoles Chrétiennes, homme serein et pondéré, sentit alors qu'on attaquait ce que lui chérissait le plus: les fils de Saint Jean Baptiste de La Salle. Il sentit qu'on s'en prenait à son père dans la foi. Le sang bouillonnait en lui, mais il ne perdit pas son contrôle car il était passé maître de lui-même. Avec un regard pénétrant et indigné, il se mit debout et s'adressa au ministre, face à face. Sans hésiter, il déclara: « Monsieur le ministre, sa Majesté vous a envoyé pour présider cette activité culturelle pour encourager et animer les maîtres et les élèves. Sans respecter l'intention de la reine, vous vous êtes laissé emporter par la colère et le manque d'égard dans le langage: cela ne convient pas a une personne qui remplit une charge si élevée. Notre enseignement n'est pas inférieur à celui d'autres institutions du même genre. Par désir exprès de la reine nous enseignons aussi à nos élèves la langue française, qui ne leur est pas du tout familière. Ne l'oubliez pas. Si vous ne mesurez pas vos paroles et manquez de nouveau de respect, nous saurons aller vers qui de droit. Je vous en donne l'assurance. »

Le ministre pâlit. Touché par les paroles de Raphaël, chargées de conviction, de sincérité et de fermeté, il commença à présenter des excuses. Et il rappela même que d'importants personnages tenaient en grande estime l'école des Frères. Et d'ailleurs, les petits-enfants du premier ministre fréquentaient leur centre. Raphaël allait toujours de l'avant, face au vent. Il était passionné de la vérité. C'était un homme à la parole fluide et opportune. Il savait s'accommoder aux circonstances, mais aussi se lancer contre une raillerie qui n'avait rien à voir avec la situation présente. La vérité le rendait une fois de plus libre, et lui gagnait ainsi l'estime des maîtres de des élèves. Ces derniers se rendaient bien compte qu'ils avaient un Président qui savait les défendre avec opiniâtreté.

 

La vie du Frère Raphaël s'écoula paisiblement de 1886 81894. Néanmoins, des incidents du genre de celui que nous avons précédemment présenté ne firent pas défaut. Maintenant il vivait vraiment pour son Dieu et ses élèves. Avec la Communauté des Frères, et très unis au Frère Visiteur, il restait toujours sur la brèche. Le 14 novembre 1889, le Frère Raphaël allait s'attacher définitivement, en corps et en âme, à l'Institut des Frères des Écoles Chrétiennes. Avec un cierge à la main et en présence du Frère Gonzalvien et un groupe de ses amis, il prononça sa consécration religieuse à la Très Sainte Trinité, pour toute la vie. Il se sentait fier de sceller ces 20 années depuis son Baptême par la Consécration. Raphaël avait 33 ans. Bel âge, -celui de Jésus de Nazareth -, pour faire quelque chose d'unique et de merveilleux dans la vie.

 

Parmi les personnalités de premier ordre qui manifestaient ouvertement leur admiration pour l'œuvre et le dévouement du Frère Raphaël et de ses Frères, figurait en premier lieu le Résident général de la France à Madagascar, Monsieur Le Myre de Villers. Très amateur de musique, il aimait beaucoup écouter l'harmonie de l'Institution des Frères, qui exécutait avec maîtrise les meilleures œuvres des artistes de renom. Son estime pour ces enseignants d'un mérite spécial le porta à leur confier la direction d'un cours particulier de langue française pour adultes. Dès l'ouverture de celui-ci, 120 personnes y assistèrent. Le même haut fonctionnaire se démena ensuite pour que le Frère Raphaël perfectionne en langue malgache six jeunes qui venaient de l'Ecole Normale Supérieure de France. C'était en somme la reconnaissance publique de la supériorité intellectuelle du Frère, fils d'un père ignorant bien que de sang noble. Grande était maintenant la renommée de Raphaël comme orateur et écrivain.

 

Mais il n'oubliait pas ses racines. Avant tout, c'était un apôtre plein de flamme. C'est pourquoi le Frère Raphaël écrivit divers ouvrages destinés à combattre les superstitions païennes et les erreurs protestantes. Il était un travailleur infatigable. En tant que religieux, il aimait rester avec le Seigneur devant le saint sacrement. Maître consciencieux, il trouvait en outre du temps pour écrire une grammaire et une syntaxe de sa langue maternelle, et réviser son grand dictionnaire malgache français. De plus, il s'ingéniait pour trouver du temps pour écrire des poésies récréatives imprégnées de l'esprit chrétien, et commencer la rédaction d'une vie des saints appropriée aux besoins de ses compatriotes. Et pourtant il lui restait encore du temps pour envoyer des articles à diverses revues religieuses. La minorité intellectuelle de la grande Île, reconnaissant ses dons culturels, lui décernèrent le titre d'Académicien de la Langue Malgache. Il était leur premier poète qui exprimait ses pensées et ses sentiments en langue malgache. Et personne ne l'oublie comme grand critique littéraire, dont l'avis en lexicologie indigène faisait loi. Sa renommée d'érudit en langue malgache reçut confirmation d'une manière encore plus remarquable le 10 février 1891. Ce jour-la, on donnait une grande réception au palais de Ranavalona. Avaient été invitées toutes les écoles de la ville pour contribuer, par l'apport symbolique de corbeilles de sable, à la construction du nouveau palais royal. Les sept classes des Frères accoururent avec leur célèbre fanfare. Le Frère Raphaël, comme responsable officiel de toutes les écoles de Madagascar, harangua la reine et sa cour. Son discours, en excellent malgache, fut accueilli par des salves d'applaudissement, à tel point que le premier ministre, vraiment enchanté, lui demanda une copie de son texte, faveur sollicitée ensuite par plusieurs autres personnages officiels.

 

L'école des Frères suivait normalement son cours. C'était une période d'années heureuses et prospères. Toujours dans le but de satisfaire les besoins de la population, le Frère Raphaël ajouta au cours de dessin une école technique de menuiserie et d'ébénisterie. La rage des protestants se fit de nouveau sentir à tel point qu'ils provoquèrent un affrontement de la reine Ranavalona III avec la république française, lançant ainsi le pays dans une aventure qui le mènerait à la catastrophe. Le Frère Raphaël garda-t-il le silence? Quelque chose de nouveau l'attendait.

 

11.- LA STRATÉGIE DU CHEF SAUVE LES ÉLÈVES

 

Le gouvernement Hova, sur l'instigation des ennemis de la France, multiplia clandestinement son armement. Il viola les accords de Paris et permit le pillage des boutiques et magasins des français. Il ferma les yeux sur l'assassinat de leurs propriétaires. Face à la situation critique du Résident français à Madagascar, la France précipita les événements. Le Président de la République rompit avec la Reine et déclara la guerre. En prévision d'actions immédiates, les français de l'Île - missionnaires, Frères et Sœurs - se dirigèrent en toute hâte vers la côte en laissant, une fois encore, la mission catholique entre les mains du Président de l'Union Catholique, le Frère Raphaël. Il était cependant soutenu par Radolifera, fils du Premier ministre, et Rabibisoa, secrétaire et interprète du palais royal, tous deux anciens élèves des Frères et catholiques convaincus.

 

L'expérience acquise dans l'épreuve des années 1883-1886 facilita au Frère Raphaël l'organisation de la résistance à l'attaque protestante. Monseigneur Cazet, plein de confiance dans son zèle et dévouement, lui remit en mains propres l'argent disponible pour s'occuper des œuvres catholiques. Madame Angelina, belle-fille du premier ministre et héritière de la vertu de Victoire, fut d'une aide considérable pour les nombreux pensionnaires dont le Frère Raphaël était responsable. A la demande du Frère, le premier ministre interdit sur tout le territoire toute forme d'agression contre les catholiques et leurs écoles. Quel sens cette instigation protestante avait-elle? Peut-on aimer Jésus et attaquer les hommes - leurs frères - de mille manières? Dans le cœur de Raphaël, il n'y avait pas de place pour ce style ne vie.

 

A l'occasion de la retraite annuelle, le Frère Raphaël, au nom de l'Union Catholique, convoqua le personnel enseignant. Le 3 décembre 1894, parmi les inscrits à cette rencontre de prière et de réflexion, on comptait 285 maîtres d'école et 172 maîtresses. Cette retraite se tint dans l'école des Frères. Les hommes logeaient dans la maison des Frères, et les femmes dans celle des Sœurs. La parole énergique et chaude du Frère Raphaël et les exécutions musicales religieuses créèrent un climat de foi et de confiance. On sentait la présence de l'Esprit de Jésus. A la fin, ils s'engagèrent tous à rester fidèles à l'Eglise catholique. Ils ne redoutaient pas les luttes constantes des protestants. Raphaël créait et maintenait une ambiance courageuse pour convaincre, convoquer et rassembler.

 

Tout continuait avec opiniâtreté. A Tananarive, on y respirait la foi. Mais, lorsqu'une expédition de 15.000 hommes, commandée par le Général Duchesne et l'Amiral Bienaimé, débarqua à Majunga puis s'empara de Tamatave, le parti protestant s'agita de nouveau. Le 12 février, on déclara l'Île de Madagascar en danger. Sur les hauteurs du palais royal et sur les sommets de douze collines ou montagnes flottaient des drapeaux rouges en signe d'alerte. On accusait les catholiques de traîtres à la patrie. Un grand nombre d'entre eux étaient engagés dans le bien public. Un matin, en voyant que les pluies diluviennes avaient fait déborder la rivière Ikopa, rompre les digues et menaçaient de dévaster les rizières, le Frère Raphaël se rendit avec ses élèves à l’ endroit le plus dangereux et, défiant la mort, ses jeunes élèves héroïques travaillèrent sans arrêt jusqu'a ce que les digues soient réparées. Cela constituait la réponse aux accusations selon lesquelles ils n'étaient pas des patriotes. Quant aux protestants où se tenaient-ils pendant ce temps? Or, le riz était comme aujourd'hui l'aliment de base de tous les gens du peuple. Une fois encore, notre leader par son propre engagement avait entraîné les jeunes dans le dévouement.

 

La nouvelle se répandit d'envoyer d'urgence des secours aux Malgaches qui combattaient à Tamatave et qui avaient des soldats blessés parmi eux. Le Frère Raphaël organisa des collectes dans les cérémonies religieuses. Le montant fut envoyé à Ranavalona III par l'intermédiaire d'Angeline Raniavelo, croyante engagée. En remettant la somme, elle dit: « Majesté, voici l'aide des catholiques malgaches pour vos soldats blessés dans la guerre. Nous sommes des malgaches authentiques et non autre chose. Nous sommes disposés à défendre l'Île, même au prix de notre vie. » Lorsque Angeline quittait le palais, la reine déclara au premier ministre: « Cette femme n'a pas d'égale.» En fait, elle n'était pas seule; elle était l'expression de l'unité des catholiques.

 

Malgré les difficultés, le Général Duchesne continuait son avance. Les distances étaient très longues: 650 kilomètres séparaient Majunga de Tananarive. L'armée française se préparait à escalader les hauteurs de 1395 mètres sous un soleil brûlant, à travers une terre désolée en suivant de simples sentiers qui, au cours de la longue marche, prirent la forme d'une route. Trois victoires successives les avaient amenés, le 21 août 1885, jusqu'à Andriba, au pied d'un pic de 1200 mètres, couronné d'une forteresse Hova. La, une terrible épreuve freina les troupes. Le paludisme emporta presque la moitié des soldats. Une attaque par surprise des troupes malgaches pourrait en finir avec l'armée française, qui n'en était qu'a 150 kilomètres de son objectif. De plus, il manquait trois semaines avant la période des plus tropicales, alliées formidables de la troupe malgache. Le Général Duchesne se rendit compte de l'immense danger dans lequel ils étaient. Faisant un ultime effort pour sortir d'une situation défavorable, il organisa une colonne volante de 4.000 hommes. Le 10 septembre, ceux-ci avançaient vers la capitale de Tananarive. Allaient-ils réussir?

 

Devant cette nouvelle, la panique gagna tout le palais de Ranavalona III. Les protestants revinrent à la charge et accusèrent les catholiques de favoriser les troupes françaises. Un grand nombre de catholiques se cachèrent; d'autres s'enfuirent et un plus grand nombre fut emprisonné. Raphaël était-il parmi ceux-ci? Profitant de la situation, plusieurs groupes de malgaches guidés par leurs sorciers occupèrent les rues. On promena solennellement a travers Tananarive la fameuse idole du temps de Radama l, le "sampy"  ou fétiche Kelimalaza. La foule poussait des cris en demandant l'aide de leur idole. Les prédicateurs protestants et le parti anglais fomentaient la haine contre les catholiques. Pour eux, être catholique c'était être français, « papiste» et « traître ». Raphaël traître?

 

Soudain, une rumeur secoua la ville. Le général Duchesne avançait de victoire en victoire. Il n'était plus qu'a 12 kilomètres de la capitale. On prit alors des mesures d'une grande rigueur. Il était interdit de quitter la ville; la vigilance était devenue extrême, des sentinelles furent placées aux portes des murailles. Le parti anglais lança le cri haineux d'en finir avec « l'ennemi traître ». Dans un pareil climat de tension, Radolifera alerta les Soeurs et le Frère Raphaël. Il leur conseilla de quitter l'habit religieux, puis il leur ordonna de se cacher, car le parti anglo-Hova était en train de jouer un mauvais tour aux religieux et à leurs élèves. Le Frère Raphaël allait-il se tenir les bras croisés?

 

La situation était tragique. A Raphaël, sa propre vie lui importait peu; Il était habitué à la mettre en jeu. Mais ses élèves? Quelle mesure prendre? Comment fuir quand toutes les issues de la ville étaient gardées? Il pria, il pria longtemps et avec confiance au Christ Crucifié. Il pria la très sainte Vierge et son saint protecteur, l'Archange Saint Michel, car c'était sa fête ce jour-la, 29 septembre. Le Frère Gonzalvien, plongé dans la prière, demandait à saint Michel de lutter et de vaincre les ennemis de Dieu, qui étaient commandés par Luzbel. Raphaël voyait clair. Il avait connaissance d'un sentier privé et caché, et très peu connu, qui menait vers une porte ouverte dans les murailles. De plus, il était assez

proche de l'Ecole des Frères. A l'aube, alors que le jour venait à peine de poindre, le Frère Raphaël, tel un nouveau Tobie, conduisit ses élèves avec d'infinies précautions et en silence, à travers les rues de la ville, pour se glisser enfin sur le sentier solitaire; et ainsi ils se trouvèrent bientôt hors d'atteinte de leurs ennemis. Peu de temps après, 103 soldats furieux pénétrèrent dans l'établissement des Frères à la recherche du Président de l'Union Catholique. Ils avaient l'ordre de le jeter en prison avec ses élèves. Ils cherchèrent et fouillèrent partout dans l'école. Les enfants guidés par leur leader respiraient alors en toute liberté.

 

Le jour suivant de la fuite salvatrice, le général Duchesne faisait tirer 29 salves de victoire. Le palais de la reine ressentit la déroute de ses troupes. Après quelque quarante minutes seulement, un envoyé de la reine malgache demandait le cessez-le-feu. La ville se rendit sans conditions. Le Frère Raphaël et ses élèves revinrent à l'école, la Maison de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Raphaël eut alors de quoi être surpris: le bel établissement avait attiré l'attention du général Duchesne qui, en le trouvant vide, en avait réquisitionné une partie pour ses troupes. Le Frère Raphaël se vit obligé à trouver asile dans l'église de Saint Joseph. Là, il rencontra le Frère Gonzalvien. Les troupes françaises évitèrent un massacre de plusieurs centaines de catholiques qui auraient été assassinés par le parti anglo-Hova. Le leader devait maintenant trouver une solution pour son Ecole. Comment?

 

12.- LE FRÈRE RAPHAËL,

DÉCORÉ ET EMPRISONNÉ

 

Le général Duchesne félicita les Frères avec effusion pour avoir formé un groupe important d'interprètes doués, véritables liens entre la langue française et la langue malgache. Peu après, le Résident général Laroche, désireux d'apprendre la langue des citoyens de ce pays, accourut auprès du Frère Raphaël, sachant qu'il trouverait en lui un excellent professeur de malgache. Son successeur, le général Gallieni, déposa la reine Ranavalona III. Il sollicita une entrevue avec le Frère Raphaël pour qu'il lui donne son point de vue concernant la pacification de Madagascar; des révoltes éclataient un peu partout. L'exposé prudent du Frère fut accueilli avec beaucoup de considération. En témoignage d'appréciation, le général décerna au Frère Raphaël la Médaille du mérite malgache. La nouvelle parut dans le journal officiel.

 

Madagascar était devenue une colonie française. Les Frères continuèrent tout normalement leur travail éducatif. Le Frère Raphaël accumulait les fonctions de professeur, surveillant, chef du quartier... Il ne connut pas toujours le succès. Il ne recherchait pas la gloire; ce qui l'intéressait c'était le bien de ses concitoyens. Entre les années 1896 et 1909, ses écoles formèrent plus de six cents interprètes, dessinateurs et maîtres. Ses élèves triomphèrent dans les divers concours organisés par les autorités françaises. Dans un de ces concours qui visait quatre postes de policiers, trois de ses sujets l'emportèrent sur un total de cinquante concurrents. Non seulement ils gagnèrent des concours, mais ils firent des expositions à Tananarive, Paris, Hanoï et en bien d'autres endroits, tout spécialement sur la culture du riz, des fruits et la fabrication des fromages. Les professeurs furent récompensés par deux grands prix d'honneur, trois médailles d'or, une d'argent doré et trois d'argent pur. Ce qu'ils réalisaient était du travail professionnel. Les réalisations les plus importantes furent dans le domaine de l'ébénisterie, de la menuiserie, du dessin, de l'agriculture et d'autres branches plus pratiques pour l'Île. Raphaël était comme le ferment au milieu de tout ce monde de l'éducation.

Le Frère Norbert, qui était le nouveau Visiteur, publia divers documents scolaires qui alliaient quelques références d'ordre spirituel avec les connaissances propres des matières à enseigner ou à apprendre. Lorsque le Gouverneur général obligea l'utilisation de ces textes dans toutes les écoles de Madagascar, son sectarisme commença par faire supprimer tous les passages de type religieux. Le général Galliéni, lié foncièrement aux francs-maçons, résilia auparavant le contrat favorable aux écoles catholiques: les écoles des Frères, qu'on s'était engagé à laisser fonctionner avec toute garantie. Face à l'incompréhension de l'opinion publique, les autorités s'en tirèrent avec ce subterfuge: « Les Frères se servent de l'enseignement pour faire du prosélytisme religieux.» Le Frère Raphaël se sentit touché au plus profond de son être. Allait-il se taire?

 

Le Frère Gonzalvien, retiré à l'Île de la Réunion, avait 74 ans maintenant en 1902. Il avait été le grand formateur de l'âme de Raphaël Une mort subite mit fin a sa vie. Il laissait ses restes parmi les gens avec qui il avait passé son existence. De l'oraison funèbre que le Frère prononça, nous détachons ce message: « La sainteté du Frère Gonzalvien est si évidente que je manque de mots pour l'exprimer.

Sa seule présence inspirait aux élevas et aux Frères une force vigoureuse et ferme, capable d'affronter les épreuves les plus dures. Cet homme, à l'âme noble et à la main de fer, a formé des chrétiens malgaches profondément enracines dans la religion. » Raphaël étaient un de ceux-la; celui qui sut le mieux incarner son style vie; celui qui continuait à porter le même message évangélique aux gens. Peu de temps après, ils organisèrent une messe spéciale, présidée par Mgr. Cazet, pour le Frère défunt. De tous les coins de l'Île, accoururent des anciens élèves formés dans l'école des Frères: des gouverneurs, des juges des divers tribunaux, des docteurs en médecine, des architectes, des membres officiels de l'académie,... tous fruits de l'Ecole Chrétienne. Le Frère Raphaël, homme mur de 46 ans, était également présent, à la fois saisi de douleur et de fierté. Sans aucun doute, il était le meilleur fruit parmi ce groupe d'hommes croyants et maintenant, eux tous comme des semences de vie, ils continuaient à communiquer une vie nouvelle à l'Île tout entière.

 

Trente-huit ans s'étaient écoulés depuis le jour ou le Frère Gonzalvien avait donné l'habit de Frère à Raphaël Rafiringa. De retour à la maison, seul dans la chapelle, allongé sur le sol et les bras en croix, il dit au Seigneur: « Je m'offre entièrement a toi et j'accepte n'importe quelle croix que tu m'enverras. Je désire seulement accomplir ta volonté. Accorde-moi une grâce spéciale qui me pousse à courir vers la sainteté. C'est mon heure, Seigneur.» La réponse ne se fit pas attendre. Il vivra un drame. Raphaël en sera le héros, un héros crucifié.

 

En 1915, la Grande Guerre fit couler des ruisseaux de sans en Europe. Un grand nombre de malgaches, mécontents des manigances ou menées du gouvernement français, résolurent de profiter de ses difficultés pour renverser le gouvernement et proclamer l'indépendance. Dans ce but, ils créèrent une société secrète par recrutement, surtout parmi les intellectuels de la capitale. En faisaient également partie des élèves de l'Ecole administrative de La Salle et de l'école de médecine. Cette société se camouflait dans un sigle mystérieux: «V.V.S.», ce qui signifiait: Vi = fer, Vato = pierre, Sakelika = début ou jaillissement. Sous peine de mort, ses membres étaient obligés à garder un secret absolu.

Bientôt, le gouverneur, informé par sa police secrète, découvrit les activités de la v.v.s. Il ordonna l'arrestation de ses principaux membres, et le coup de filet eut lieu le 24 décembre. Parmi les personnes soupçonnées se trouvaient le Père Venance Manifatra, Jésuite, et le Frère Raphael-Louis. Devant toute la communauté ahurie, la police fouilla le Frère Raphaël, puis alla inspecter sa chambre et son bureau. Elle emporta ensuite un plein panier de ses écrits. Le Frère prit congé de son supérieur, calme et serein: « Frère Directeur, dit-il, ne faisons pas opposition. Que la volonté de Dieu se fasse! »

L'homme libre comme le vent; l'homme qui libéra son peuple de l'esclavage, le leader qui entraîna des multitudes et les encouragea à porter témoignage de leur foi, toujours en paix et résolu, menotté comme un vulgaire criminel, le voici avançant à travers les rues de la ville, face à ses concitoyens tout étonnés, jusqu'à la prison centrale. Là, il fur enfermé dans un cachot étroit et lugubre. Une planche en guise de lit et une couverture constituaient son monde. C'était actuellement sa réalité. Il se mit à genoux et rendit grâces à Jésus parce que, comme lui, il avait le bonheur de se charger du poids de son peuple. Dans son coeur, il ne se sentait coupable de rien. Le silence dans lequel il se trouva plongé dans la prière fut sa meilleure parole.

 

13.- L'HOMME LIBRE,

MÊME ENCORE DANS LA GEÔLE

 

Peut-on enfermer l'aigle? Le condor peut-il vivre dans une cage? La mouette crie pour garder son espace de liberté. L'homme de l'Esprit, bien qu'enchaîné, se sentira toujours libre, aussi libre que le vent. Parce que Raphaël Rafiringa, à partir de ses 13 ans, se forgea, lutta et vécut dans des espaces de liberté. Et cela, même quand le vent furibond hâlait son visage. En ce moment il était en prison, flanqué dans un cachot... Qu'avait-il fait?

 

Peu de temps après avoir été mis sous les verrous, Raphaël entendit grincer la lourde porte de son cachot. Le geôlier, une lanterne à la main, apportait quelque nourriture au prisonnier. Sans hésiter, Raphaël lui dit: « Merci, mon ami; je vous remercie de tout cœur pour votre amabilité; mais je suis catholique, et la veille de Noël les catholiques observent le jeûne. Vous pouvez emporter le souper. » Le geôlier se retira tout ému, avec des larmes dans les yeux. Il n'avait jamais rien vu ou entendu de pareil. Il se demandait comment on pouvait tenir enfermé un homme de cette trempe, de cette sérénité, et avec un regard si profond qui irradiait la paix.

 

Quelques instants plus tard, la porte du cachot s'ouvrit de nouveau. Personne n'apportait rien. Mais les soldats empoignèrent brutalement le Frère et ils le conduisirent devant le juge d'instruction. Une brève confrontation: « Savez-vous pourquoi vous êtes arrêté?» La réponse de Raphaël fut claire: « Non, monsieur le Juge; je l'ignore complètement ». Et de nouveau le juge à la charge: « Vous êtes accusé de participer à un complot contre la sécurité de l'État. Avez-vous quelque chose à faire valoir? » Le Frère Raphaël n'accordait aucun crédit à ce qu'il entendait. Il était bien éveillé, mais il se demandait s'il n'était pas victime d'un affreux cauchemar. Après un moment de silence, il répondit: « Monsieur le Juge, je n'ai rien fait contre le Gouvernement, ni contre l'État, ni contre personne. Je n'ai pas eu d'autre préoccupation que celle de porter la vérité de l'Évangile aux enfants et aux jeunes malgaches. Il doit s'agir d'une grave erreur.» La réponse ne satisfit pas le juge. Le défenseur des droits de son peuple était maintenant accusé de déserteur du peuple. Le juge lui lut alors une série de charges pour sa collaboration avec la V.V.S. et, finalement, il le fit emprisonner de nouveau.

 

Quinze jours plus tard, deuxième interrogatoire. Le 13 janvier, le troisième. Les jours suivants se passèrent dans l'analyse de sa correspondance, de ses écrits et des nombreux articles publiés dans diverses revues. On ne trouva rien de compromettant. Mais le juge s'obstinait à l'accuser de haute trahison. Voici un des interrogatoires qui se prolongèrent jusqu'au 31 janvier:

-  Accusé, est-ce que vous avez écrit dans les journaux malgaches?

- Avec l'autorisation du Frère Visiteur, j'ai écrit divers articles sur la grammaire malgache dans le Tsarafanahy. J'ai aussi écrit des articles pour le Bulletin de la Mission.

- N'avez-vous pas écrit des articles pour inciter les malgaches?

- Jamais!

- Étant donné votre ascendance sur les jeunes, on vous accuse de les soulever pour qu'ils se révoltent et reconquièrent l'indépendance du pays.

- Je n'aurais jamais voulu agir de la sorte.

- Pour quel motif?

- Parce que je préfère la situation actuelle à la précédente.

- Pourquoi cette préférence?

- Parce qu'aujourd'hui il y a plus de liberté qu'avant dans mon pays. Avec le régime actuel, je puis me consacrer librement à mon apostolat chrétien. Auparavant, les protestants influençaient la reine et mettaient de mille manières des obstacles à mon action chrétienne.

- Mais plusieurs membres de la V. V. S. vous ont dénoncé comme un de leurs chefs.

- Je ne le crois pas. Je demande une confrontation avec ces délateurs. »

Le juge permit que cette confrontation eut lieu mais seulement lorsque le processus avait beaucoup progressé. Or, la police avait détenu 233 malgaches, et sur 41 d'entre eux il y avait de lourdes charges; c'est pourquoi 46 jours s'écoulèrent avant d'en arriver à l'interrogatoire.

 

Cette période constitua le grand désert de Raphaël. Temps interminable de captivité. Les heures s'écoulaient en prière constante. Quand il se réveillait le matin, il récitait les prières propres de la Communauté des Frères; puis, sa méditation prolongée. Chaque jour, il récitait aussi les litanies du Sacré-Cœur de Jésus, lui demandant douceur et humilité. Il suivait aussi en esprit les stations du Chemin de la Croix, voie du supplice du Seigneur jusqu'au Golgotha. Et les minutes de la journée étaient accompagnées de la récitation des « ave maria » du rosaire qu'il égrenait sans cesse. Le chapelet qu'il avait auparavant l'habitude de garder au poignet s'usait littéralement entre ses doigts maintenant. Dans sa souffrance, il embrassait la souffrance de tous ses frères de l'Île. Il ne se sentait pas seul. Il rêvait de projets nouveaux pour la mission, pour les jeunes, afin d'amener les non croyants à la vraie foi. Dans une obscurité presque totale, la lampe de sa foi se maintenait nuit et jour allumée. Il se sentait libre dans le Christ Jésus!

 

Vint enfin le jour qu'on attendait. Et de nouveau l'interrogatoire. Mais d'abord, un mot pour attirer l'attention du sujet: « Accusé, les autres accusés vont maintenant paraître. Faites attention aux charges lancées contre vous. » Alors commence le défilé. Le Frère gardait sa sérénité et son calme habituels. Le juge s'adressa il chacun des accusés: « Témoin, vous devez prouver que le nommé Raphaël Rafiringa est un des chefs de la V. V.S. ». Le même juge fut témoin de la confusion et de l'imprécision des accusations. La déclaration de chacun s'avéra être la même de tous sans exception, à savoir que... « il avait entendu de quelqu’un qu’il ne savait que l'accusé pouvait appartenir à la société secrète incriminée. » Leurs expressions étaient: «J'ai entendu dire... », «on dit... », «il me semble avoir entendu ce nom... ». L'intrigue était enfin démasquée. Ils s'enlevèrent eux-mêmes le masque.

Devant cette unanimité dans les incertitudes sur la culpabilité du Frère Raphaël Rafiringa, le tribunal se sentit contraint de déclarer un « non-lieu ». Mais le processus exigeait qu'avant sa libération on entende les témoins à décharge.

 

Le premier défilé avait été ridicule et déconcertant. Le mensonge ne pouvait pas ternir la vie authentique du Frère. Par contre, les nouveaux témoins soulignèrent les vertus héroïques du Frère malgache. Le premier à porter témoignage fut le Frère Directeur. Il fit ressortir, avec émotion, la vie de dévouement de Raphaël, son esprit religieux, sa foi inébranlable, le respect de l'autorité et l'amour des gens de son pays. Il termina en disant: «Je ne puis pas faire moins que témoigner de mon adhésion au Frère Raphaël et de ma compassion pour lui. J'ai pitié de son état présent après 46 jours de souffrance dans le cachot. Je regrette l'outrage qu'on lui fit subir en le condamnant à la prison, et en lui faisant traverser les rues de la ville comme un bandit. Notre estime et notre admiration pour lui n'ont diminué en rien; tout au contraire, sa personne s'est ennoblie prodigieusement. Quand il sortira de cette prison, nous l'admirerons, nus le vénérerons et nous l'aimerons encore plus, si c'est possible. »

 

Se présentèrent ensuite Monseigneur Lespinasse de Saune et le Père Charel, Supérieur. Ils firent l'éloge du prisonnier et dénoncèrent son traitement comme s'il avait été un vil criminel. Puis ce fut le tour des deux avocats pour la défense, Raudin et Favre. Ils surent rétablir l'honneur du Frère, puis exigèrent que le verdict ne soit pas seulement une simple réhabilitation, mais une réparation. Ils demandèrent qu'on reconnaisse les mérites du Président de l'Union Catholique, du professeur éminent, du notable académicien de la langue malgache, du citoyen décoré de la Médaille du mérite de Madagascar.

 

Le 11 février, l'audience publique prit fin et on put alors visiter les accusés. Quand Raphaël reçut la visite de son Frère Directeur, il ne sut faire autre chose que de l'embrasser et de lui dire en toute sincérité: « Frère, j'avais demandé a Dieu qu'il m'accorde une grâce spéciale pour suivre mon chemin vers la sainteté. Dans sa miséricorde, il a permis que je sois la proie de la calomnie et jeté dans un cachot infâme. Béni soit à jamais le Père si bon qui m'a fait participer au sang de son Fils Crucifié! »

 

Le 18 février 1916, prit fin le jugement pour le leader de Madagascar, qui avait alors 60 ans. La clef de la sentence fut enfin révélée: « Pour attirer davantage de catholiques dans leur société secrète, les organisateurs de la V. V. S. avaient inclus sur leurs listes les noms du Perec Venance et du Frère Raphaël Louis.» Ceci fut proclamé par la bouche même du Procureur général. Trompé par ces machinations machiavéliques, le Juge d'instruction avait cru à la culpabilité des deux religieux malgaches. Mais, rassuré enfin, le tribunal rendit un hommage solennel au mérite de ce fils de saint Jean Baptiste de La Salle, une des figures les plus distinguées de la grande Île africaine. L'ordre fut catégorique: sa libération immédiate.

 

C'était les huit heures du soir, d'une nuit tropicale. Malgré les ténèbres, une grande foule de chrétiens accompagna le noble captif. Les gens embrassaient avec respect ses mains qui avaient été chargées de chaînes. Ils ne contenaient plus leur joie et pleuraient de contentement. Le fils du Capitaine des forgerons, du Capitaine qui, avec ses hommes, réduisait à l'esclavage les malgaches de l'Île avec des fers aux mains, aux pieds et à la ceinture,... avançait maintenant en toute liberté, - libre! - tandis qu'un groupe d'élèves de J'école, entassés au bord de la digue, lançait des salves d'applaudissements au passage du maître vénéré. La prison avait vieilli son visage, mais elle avait rendu son regard plus clair et limpide. Ce fut un trajet triomphal jusqu'à la Communauté. Même tard dans la nuit, un grand nombre de chrétiens engagés avec lui dans la cause et le bien-être de l'Île accoururent pour le féliciter. Les deux jours suivants connurent des manifestations de beaucoup d'affection et de remise de cadeaux, selon la coutume dans le contexte malgache. Monseigneur Cazet, maintenant avancé en âge, vint rendre visite au Frère, qui avait su maintenir ferme la foi pendant les années de son exil. Le mercredi 25 février, les élèves du collège offrirent à leur Maître une soirée pleine d'affection et de goût artistique. Monseigneur de Saune ne manquait pas au rendez-vous. Il raconta aux confrères de l'homme libéré le détail suivant qui indique la grandeur de l'âme de Raphaël « Le jour qui suivit sa libération, le héros de la fête était allé mendier un chapelet, parce que le sien s'était tout usé dans le cachot pour l'avoir égrené tant de fois entre ses doigts. »

 

LE TEMPS DES LEADERS

 

Le séjour du Frère pendant un si grand nombre de jours, dans un cachot obscur, malsain et froid, avait abîmé sa santé. Les Supérieurs pensèrent qu'il se guérirait avec un changement d'air, et ils l'envoyèrent à Fianarantsoa, la deuxième ville du pays. Très obéissant, il quitta sa ville natale. Il laissait derrière lui les traces de sa vie féconde et remplie de grandes œuvres. Trois années de vie cachée l'attendaient maintenant, trois années dans son nouveau Nazareth. Il ne reverrait plus la vie des palais, la Cathédrale de l'Immaculée, son Ecole tant aimée... Raphaël commençait une nouvelle marche le long d’un sentier caché, chemin vers la Liberté définitive. Le 15 mai, en la fête de saint Jean Baptiste de La Salle, il put arriver, avec beaucoup de difficultés, jusqu'à l'église de cette nouvelle ville. Ce fut sa dernière sortie.

 

La prison l'avait martyrisé et il a porté sur son corps les plaies du Crucifié. Obligé de garder le lit, il eut le bonheur de communier chaque jour avec le Pain de la Vie éternelle. Le 19 mai, après avoir reçu les derniers sacrements, il s'endormit doucement dans le Seigneur, entouré de l'affection de tous ses Frères. Le leader ne mourait pas : sa vie, comme un grain de blé enterré, commençait el fleurir et à donner du fruit. Ses restes reposent en paix dans le cimetière des Frères de Tananarive. Et sa tombe est un lieu de rencontre d'un grand nombre de chrétiens pénétrés de « l'âme» du Frère Raphaël Louis et qui, avec une torche allumée, suivent son exemple sur cette Île de Madagascar, dans l'espoir de voir un jour sur les autels le Serviteur de Dieu.

 

A sa mort, il avait 63 ans. Cinquante ans de « Vie nouvelle dans le Christ », par le baptême. On était au 19 mai 1919, mois de sa Vierge Immaculée, mois des fleurs. Le leader malgache espère que le relais va passer entre les mains d'autres leaders plus jeunes.

C'est le temps des leaders. Temps des leaders aussi celui qui nous ouvre les portes du Troisième Millénaire. Les enfants, les adolescents et les jeunes gens sont dans l'espoir de légions de croyants engagés, disposés à engager leur vie pour guider la jeunesse d'aujourd'hui. Un leader est comme une étoile à la lumière claire et limpide, qui irradie la vérité et l'enthousiasme. Dans les nuits de cette fin de XXème siècle, on ne voit guère d'étoiles à la lumière perçante qui indiquent un chemin assuré. C'est le moment d'allumer nos étoiles - nouveaux leaders jeunes - pour distinguer ce nouveau chemin que nous attendons tous: la Civilisation de la Vie et de l'Amour. Ne t'éteins pas, Frère Raphaël!

 

Hevitra

tatiezzah - 19/07/2013 08:52
Tsara be ity momba ny Olontsambatra Rafiringa ity an! Ka mitsangana ry tanora! Fa ny Frère Vice-Postulateur nge nanokatra adresse facebook oan'ny zoky Rafiringa e! Ampidiro ny hoe: Hilaire RAHARILALAO dia afaka mifanerasera ao ny fan-n'i Rafiringa! Tena mahafinaritra ny zavatra toy izao!
Valio tatiezzah

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